30/05/2014

Le Trink-Hall du parc d'Avroy

  Dès 1880, le parc d’Avroy se voit doter d’un trink-hall (parfois orthographié « trinck-hall », mots d’origine germanique désignant au départ une salle de dégustation dans une station thermale). Il s’agit d’un café de style mauresque, décoré d’arabesques et flanqué de deux coupoles cuivrées. Le bâtiment correspond aux goûts de la clientèle bourgeoise de l’époque, qui apprécie ce dépaysement à l’orientale.

parc d'avroy_trink-hall-liege-fin XIXe.jpg   Cette carte postale colorisée présente le parc d'Avroy et l'avenue Rogier à la fin du XIXe siècle. La flèche permet de repérer les coupoles du Trink-Hall.

trink-hall_parc d'avroy-liege-dessin fin XIXe.jpgCarte postale de 1896.

parc d'avroy-statue charlemagne-dessin fin XIXe.jpg  Le parc d'Avroy à la fin du XIXe siècle, avec le Trink-Hall et le monument équestre de Charlemagne (œuvre du statuaire Louis Jehotte), installé là depuis 1868. Ce dessin provient de la revue « Si Liège m’était conté », revue trimestrielle publiée par les autorités communales dans les années 1960 et 70.

terrasses-parc d'avroy-liege-fin XIXe.jpg  Cette carte postale de la fin du XIXème siècle nous montre, à l’arrière de la balustrade des Terrasses et de l’avenue Rogier, le parc d’Avroy dont la végétation naissante ne masque ni le Trink-Hall mauresque ni l’église du Saint-Sacrement.

 

trink-hall_parc d'avroy-liege-1887.jpgCi-dessus, le Trink-Hall en 1887. Ci-dessous, en 1890 :

trink-hall_parc d'avroy-liege-1890.jpg

 

trink-hall_parc d'avroy-liege-sans kiosque.jpg  Remarquez l'inscription sous la coupole de gauche. La grande salle, en effet (photo suivante), éclairée par de hautes verrières, comporte huit billards pour accueillir les amateurs du genre :
trink-hall_parc d'avroy-liege-salle billards.jpg

 

trink-hall_promenade d'avroy-liege-debut XXe.jpg   Ci-dessus, la promenade d'Avroy à l'aube du XXe siècle. Ci-dessous, à titre de comparaison, le même endroit en 2006 :
trink-hall_parc d'avroy-liege-2009.jpg

 

trink-hall_parc d'avroy-liege-debut XXe.jpg  Très vite, un kiosque à musique est érigé dans le parc, près de la façade arrière du Trink-Hall. Le décor est idéal pour assurer le confort des auditeurs qui viennent écouter les concerts organisés par la Ville. Ce nouvel édicule, aux colonnes en fonte gracieusement inclinées vers l’extérieur, finira par détrôner son prédécesseur établi depuis 1852 à la hauteur de la rue Darchis.

 

trink-hall_parc d'avroy-liege-1901.jpg

trink-hall_parc d'avroy-liege-1902.jpg

trink-hall_parc d'avroy-liege-carte colorisee.jpg

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trink-hall_etang du parc d'avroy-liege-debut XXe.jpgCi-dessus vers 1900. Ci-dessous en 2006 :

parc d'avroy-etang-liege-2006.jpg

trink-hall_parc d'avroy-liege-1905.jpg

  Le Trink-Hall est voué à la gastronomie, mais aussi aux divertissements. Depuis 1885, y ont lieu des séances de cinématographie (les premières à Liège, paraît-il).

  Le local de cinématographie est victime d'un incendie en 1908, et le sinistre endommage d'autres parties du bâtiment, ce qui nécessite des travaux de restauration en 1910.

trink-hall-liege-incendie_1908.jpg   Cette photo datant de 1908 est répertoriée aux archives du Vieux-Liège comme « le Trink-Hall après l'incendie de 1908 », mais je m’avoue incapable de reconnaître de quelle partie du bâtiment il s'agit !

trink-hall-avroy-liege-restauration 1910.jpg

  Les travaux de restauration de 1910, effectués par la firme Herzé et frère. Le bâtiment est alors « mis provisoirement à la disposition du syndicat d'initiative du pays de Liège, de la société des Amis du Vieux-Liège et des groupes de boys-scouts » (dixit Gobert).

  Dès 1914, le Trink-Hall est utilisé comme bureau de ravitaillement. En 1918, il subit de nouvelles dégradations quand les Allemands, à des fins militaires, font arracher les éléments métalliques de sa toiture.

obusier allemand 1914 avroy liege.jpg  À propos de la guerre, la tradition veut que la batterie d’obusiers installée en Avroy par les Allemands, en août 1914, était du type « Grosse Bertha » de 420 mm (un arbre entouré de chaînes rappelle cet emplacement). L’objectif de ces canons géants : frapper les forts de Flémalle et Hollogne. Cependant, les spécialistes militaires opteraient plutôt de nos jours pour des engins de 305, plus légers et plus facilement transportables depuis la gare des Guillemins où ils sont arrivés par rails.

trink-hall_parc d'avroy-liege-1910.jpg

   Le sort s’acharne sur le Trink-Hall. Il a certes recouvré dès 1921 les parures cuivrées de sa célèbre toiture, mais après les inondations catastrophiques de l’hiver 1925-1926, il ne retrouvera jamais son prestige d'antan. Le bâtiment va se délabrer au fil du temps et atteindre un tel niveau de vétusté que les autorités communales, en 1961, décident sa démolition parce qu’il « dépare incontestablement un des coins les plus agréables de la ville ».

trink-hall_parc d'avroy-liege-inondation 1925-1926.jpgPendant les inondations de l'hiver 1925-1926.

 

  Les quatre photos qui suivent ont été prises en mai 1962 et témoignent de l'abandon des lieux à cette époque :

trink-hall_parc d'avroy-liege-1962a.jpg

trink-hall_parc d'avroy-liege-1962b.jpg

trink-hall_parc d'avroy-liege-1962c.jpg

trink-hall_interieur abandonne-liege-1962.jpg

 

projet trink-hall-liege-1963.jpg   Maquette du nouveau Trink-Hall qui sera construit en 1963 (© Bureau d’Études Age-Satin). « Souhaitons à ce nouveau-né de l’architecture moderne (dit un texte d’époque) de rendre à ce coin pittoresque et reposant toute sa popularité d’antan ». L’établissement redevient un endroit chic, où l’on organise des mariages, soirées dansantes et réunions d’affaires. Avec l’obligation que le café du rez-de-chaussée et les terrasses soient librement accessibles aux promeneurs du parc.

trink-hall_parc d'avroy-liege-annees fin 60 debut 70.jpg  Le Trink-Hall au début des années 1970. Sous la frondaison, à droite, on distingue l’escalier du kiosque à musique modernisé la décennie précédente. C’est cet escalier que l’on retrouve sur la photo ci-dessous, prise le 1er mai 1968 (année de contestation notoire). Dès l’origine, le kiosque a servi de point de ralliement pour le cortège du parti socialiste le jour de la fête des travailleurs :
kiosque parc d'avroy-liege-mai 1968.jpg

 

 

madcafe-liege-2009.jpg   Depuis 1982, le bâtiment abrite le Musée d’Art Différencié (MAD), géré par le CREAHM (Créativité et Handicap Mental). Les jours de beau temps, la terrasse du MAD Café ( la photo ci-dessus date de 2009) permet aux promeneurs de se désaltérer ou de se restaurer. Diverses activités sont organisées dans ce cadre arboré, et le kiosque voisin accueille à nouveau des concerts, notamment lors des fêtes de la Musique ou du 21 juillet (fête nationale).

  Il existe un projet de rénovation et d’extension du MAD, dû à l’Atelier d’Architecture Beguin-Massart. On le prétend possible pour 2015 :
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17/05/2014

Le lieu-dit Paradis (ou Petit Paradis) et l'ancien chenal de Commerce

La chapelle du Paradis


  Le lieu-dit Paradis (ou Petit Paradis) se trouve à l’extrémité de l’avenue Blonden. Ce nom d’apparence religieuse ne provient pas de l’ancienne chapelle qui a disparu à la fin du XIXème siècle, mais d’une agréable propriété champêtre citée dès le XIIIème siècle, dite du « Paradis terrestre ».

chapelle paradis-liege-1850.jpg   La chapelle du Paradis en 1850, à l’angle du quai* et de la rue de Fragnée. Elle tire donc son appellation du quartier et non l’inverse. Ses origines remontent au milieu du XVIIème siècle : le terrain appartient alors à Henry Bonhomme, verrier réputé et bourgeois pieux qui désire y faire ériger un oratoire dédié à la Vierge ; le projet est accepté par les autorités épiscopales en 1647.
* Le quai de Fragnée ne s'appellera le quai de Rome qu'après 1923.

paradis-avenue blonden-liege-1962.jpg  Sur cette photo de 1962, le contenu du dessin de 1850 trouverait sa place dans le carré rouge. Ci-dessous, le même endroit en avril 2014, pendant le chantier de réaménagement des quais de la Meuse :
paradis-avenue blonden-chantier 2014.jpg

 

 

chapelle paradis-liege-inondation 1881.jpg   La vue ci-dessus date de la grande crue de 1880 : le bateau est supposé amarré le long du quai de Fragnée (l’actuel quai de Rome). La chapelle du Paradis est abandonnée, devenue inutile depuis la construction en 1874 de l’église Sainte-Marie des Anges de la place des Franchises. Délabrée, elle sera détruite en 1881. Ci-dessous, la même vue en 1962 et 2014 :
paradis-avenue blonden-meuse--liege-1962.jpg

paradis-avenue blonden-liege-meuse-2014.jpg


chapelle paradis-liege-1881.jpgLa chapelle du Paradis abandonnée après 1874. Les deux photos qui suivent témoignent de l'évolution du lieu au début du XXe siècle :paradis-liege-debut XXe.jpg   La maison garnie d’une tourelle fait partie des embellissements apportés au quartier en vue de l’Exposition universelle de 1905. À l’autre coin de la rue de Fragnée, le bâtiment avec loggia date de 1916, même s’il se donne des airs plus anciens.

paradis-liege-1954.jpg   La résidence Petit Paradis est le premier immeuble en hauteur du quartier ; elle remplace la maison à tourelle depuis 1937 (mais la photo date des années 1950).

 

Le chenal de Commerce

 

  À la fin du XIXe siècle, le plan urbanistique d'Hubert Guillaume Blonden* modifie profondément cet endroit de la ville, avec notamment la création du parc d'Avroy, de l'avenue Rogier, des Terrasses et du boulevard Frère-Orban.
* Ingénieur et directeur des travaux publics de 1857 à 1880.

  Dans le cadre de ces transformations pharaoniques, un chenal portuaire est aménagé dès 1878 le long du redressement de la Meuse, côté rive gauche, du Paradis jusqu’au boulevard Piercot.

petit paradis-liege-chenal de commerce 1904.jpg  Ci-dessus, la Meuse et le chenal sur une carte postale affranchie en 1904. Ci-dessous, la même perspective en août 2013, lors du chantier de réaménagement des quais et de l'avenue Blonden :chantier-amenagement des quais-paradis-liege-2013.jpg

 

chenal-paradis-liege-1909.jpg  Le chenal latéral est séparé de la Meuse par une jetée servant de débarcadère ; il est réservé aux bateaux transportant des marchandises, car le transport de passagers par bateaux-mouches s’effectue sur le cours principal du fleuve, régulé par un barrage à aiguilles.

chenal-paradis-liege-entree 1897.jpg  L’entrée du chenal du côté Paradis en 1897. La maison dotée d’une tour crénelée est celle de l’éclusier. Dans le fond à gauche, s’alignent les immeubles bourgeois du boulevard Frère-Orban.

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maison eclusier-chenal paradis-liege-debut XXe.jpg
Gros-plan sur la maison de l’éclusier, qui a l’aspect d’un petit manoir.

chenal paradis-liege-peniche voile.jpg  Une péniche s’approche de l’entrée du chenal. À la fin du XIXe et début du XXe siècle, beaucoup d’embarcations naviguent encore à la voile.

chenal paradis-bateau mouche.jpg   Le bateau-mouche à vapeur, lui, emprunte le cours normal du fleuve ; son embarcadère est situé un peu plus loin sur la jetée, près de l’évêché.

bateau mouche-meuse-liege-1903.jpg  À l'époque, les bateaux-mouches sont affectés au transport en commun de passagers et assurent des liaisons régulières avec d'autres localités comme Visé, Seraing, Huy, Dinant... De nos jours (ci-dessous), le « Pays de Liège » propose des croisières touristiques ou festives :
bateau pays de liege.jpg

 

maison eclusier-paradis-liege-1909.jpg  La passerelle d’accès à la maison de l’éclusier est un pont tournant qui pivote quand il faut laisser passer les bateaux.
chenal paradis-liege-maison eclusier-pont tournant.jpg

chenal-paradis-liege-pont tournant-peniche 1904.jpg

chenal-paradis-liege-remorqueur vapeur.jpg  Le pont tournant a ouvert la voie à un remorqueur à vapeur, venu tracter les péniches non motorisées. Un chemin, le long de la berge, permet aussi le halage par des chevaux de trait.

bateaux mouches-meuse-liege-debut XXe.jpg   Les bateaux-mouches sur la Meuse à la hauteur du Petit-Paradis. De la colline, à l’horizon, émergent l'église Saint-Gilles et les belles-fleurs des charbonnages de La Haye. Ci-dessous, le même endroit au début des années 1960 :
meuse-paradis-liege-annees 1960.jpg

 

chenal paradis-liege-debut XXe.jpgLe chenal de Commerce à proximité du pont éponyme (aujourd'hui le pont Albert 1er).

chenl et pont de Commerce-liege-debut XXe.jpg  Une arche du pont de Commerce enjambe le chenal du côté des Terrasses (voir aussi photo suivante, qui date des années 1920) :
terrasses-chenal de commerce-liege-1920.jpg

 

 

ecluses-chenal-boulevard frere orban-liege-debut XXe.jpg  Le chenal portuaire le long du boulevard Frère-Orban, photographié au début du XXe siècle depuis le pont de Commerce. Ci-dessus, le même endroit en 2014 :
boulevard frere orban-liege-2014.jpg

 

quai-eveche-liege-debarcadere debut XXe.jpg  La flèche désigne le débarcadère des bateaux-mouches, que l'on voit aussi sur les deux documents suivants :
debarcadere bateaux-mouches_liege-eveche.jpg

bateaux mouches-boulevard frere orban-liege-debut XXe.jpg


La fin du chenal

 
  Inondant un tiers de la ville, les crues exceptionnelles de l’hiver 1925-1926 se sont moquées des améliorations apportées au réseau hydrographique à la fin du XIXe siècle. Dès 1928, des fonds sont libérés, avec l’aide d’une Commission nationale, pour entreprendre de nouveaux travaux d’approfondissement, d’élargissement et d’endiguement du fleuve.

  Pour stabiliser le cours de la Meuse, un pont-barrage est construit en 1930 au niveau de l’île Monsin, zone qui accueille, dès 1937, le port autonome de Liège. La nouvelle infrastructure est bientôt reliée au port d’Anvers grâce à l’inauguration du canal Albert en 1939, dans le cadre de l’Exposition universelle de l’Eau que la déclaration de guerre a interrompue.

 Toutes ces circonstances rendent obsolètes le barrage à aiguilles à proximité du pont de Commerce et le chenal éclusé qui longe le boulevard Frère-Orban depuis 1878.

chenal-boulevard frere orban-liege-remblayage (3).jpgCette vue date de la fin des années 1930. La résidence Petit Paradis vient d'être érigée en 1937, année où l'on a inauguré la tour civile du mémorial interallié de Cointe (l'église du Sacré-Cœur l'a été l'année précédente). Remarquez que le chenal de Commerce a été comblé et que l'on réaménage cette rive de la Meuse. Rive que la photo suivante propose en 2009 :
meuse-pont albert-boulevard frere orban-liege-2009.jpg

  Les deux photos qui suivent montrent le remblayage progressif du chenal dans le courant des années 1930 :
chenal-boulevard frere orban-liege-remblayage fin annees 1930 (1).jpg

chenal-boulevard frere orban-liege-remblayage-fin annees 1930 (2).jpg

 

chenal remblaye-liege-sept 1944.jpg  Le document ci-dessus date de septembre 1944. Le pont de Commerce ayant été saboté dès le début de la guerre, les soldats américains du génie aménagent des pontons supportés par des canots pneumatiques. On distingue, à l’arrière-plan, la résidence Petit Paradis de 1937. Les camions, à droite, sont stationnés sur l’ancien chenal récemment comblé. Ci-dessous, la même rive de la Meuse en 1979 :
vue aerienne heliport-liege-1979.jpg

 

futur port de plaisance-liege.jpg  Seule, cette partie de l'ancien chenal n’a pas été comblée, en prévision d’y établir un port de plaisance (l’actuel port des yachts), que l'on découvre ci-après en 1962, 1977 et 2014 :
port de plaisance-liege-1962.jpg

port de plaisance-liege-1977.jpg

port de plaisance-liege-2014.jpg

 
Revenons-en au lieu-dit Paradis :

paradis-liege-tunnel routier 1968 (1).jpg  Cet endroit est choisi, en 1968-69, pour installer la centrale à béton qui sert à la construction simultanée des tunnels routiers du Petit Paradis, du pont roi Albert 1er et de l’Évêché.

paradis-liege-tunnel routier 1968 (2).jpg  1968-1969. Lors des terrassements nécessités par la réalisation du tunnel routier Petit Paradis (on aperçoit dans le fond l’avenue Blonden et le boulevard Frère-Orban), les ouvriers ont dû s’attaquer, au marteau-piqueur, à des fondations témoignant des anciennes berges de la Meuse et de ses installations portuaires.

 

chantier-paradis-liege-2014.jpg  L'histoire serait-elle un éternel recommencement ? La photo ci-dessus date d'août 2013, pendant le chantier de réaménagement des quais de la Meuse, du Paradis aux Prémontrés (Évêché).


D'autres photos de ce chantier sur http://liege-photos.skynetblogs.be/quais-de-la-meuse/

 

Cet article constitue un des chapitres du livre présenté ci-dessous, lequel raconte l'histoire des anciens bras de la Meuse devenus grands boulevards :

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14:48 Écrit par Claude WARZÉE dans Guillemins et environs, Quais de la Meuse | Commentaires (2) |  Facebook |

07/05/2014

Le Bois d'Avroy (Cointe, Haut-Laveu)

monulphe decouvrant liege-jean ubaghs-1889.jpg  C'est une légende relative aux origines de Liège qui a inspiré l'artiste liégeois Jean Ubaghs quand il a réalisé cette peinture en 1889.

  La scène se déroule au milieu du VIe siècle. Monulphe, évêque de Tongres-Maastricht, est en déplacement dans son diocèse lorsqu'il tombe en admiration devant une magnifique vallée boisée que traverse un fleuve aux multiples bras ; il prophétise que l'humble bourgade qui y est blottie deviendra une cité illustre.

  Ci-dessous, on retrouve cet épisode dans un extrait de la bande dessinée « Pays de Liège, vie d'une Église », réalisée par Michel Dusart et Vink, éditée en 1984 par l'ISCP-CDD, diocèse de Liège :
saint-monulphe prophetisant sur liege.jpg

  Liège, autrefois, est effectivement entourée d'épaisses forêts, dont celle d'Avroy* sur la rive gauche.
* (Le mot « Avreû », en dialecte wallon, viendrait du latin « arboretum », lieu couvert d’arbres).

  L'antique forêt d'Avroy est défrichée dans la vallée dès le Xe siècle, et dès le XVIe sur les hauteurs, pour faire place aux cultures et pâturages.

  Sur les collines de Cointe et Saint-Gilles, divers lieux-dits rappellent l'existence de cette forêt d'antan, laquelle portait à certains endroits un nom spécifique : le Bois l'Évêque, le Bois d'Avroy, le Bois Saint-Gilles...

plan bois d'avroy-liege-avant 1907.jpg  Ce plan des hauteurs occidentales de Liège nous reporte au tout début du XXe siècle. Le Bois d'Avroy est caractérisé par la houillère éponyme et le domaine de la famille de Laminne (1). Le boulevard de Cointe (2), qu'on appellera Kleyer après 1921, s'arrête au sommet des rues de Joie (3) et des Wallons (4). La rue Bois d'Avroy, à l'époque (5), mène aux Grands Champs (6). Le prolongement du boulevard de Cointe jusqu'à la rue Henri Maus (7), après 1907, modifiera cette configuration.

 

 

 

Le domaine de la famille de Laminne

 


  Il s’agit du vaste domaine que se constitue progressivement la famille de Laminne dès le début du XIXe siècle, à la jonction du Bois l’Évêque et du Bois Saint-Gilles, dans le périmètre des actuels boulevard Keyer, rue des Bruyères, ruelle des Waides et rue Julien d’Andrimont. La propriété comprend des jardins potagers, des pâturages et des houblonnières. Le sous-sol, lui, est riche en charbon, et les de Laminne, impliqués dans le développement industriel de la région, s’investissent dans les charbonnages en plein essor.

  À la fin du XIXe siècle, les maîtres du lieu font construire un élégant château de style Louis XVI, serti dans un parc digne de leur condition :
chateau de laminne-bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg

 

château de laminne-bois d'avroy-liege-après 1944.jpg   Cette vue représente le château de Laminne, au Bois d’Avroy, après les bombardements de mai 1944. Depuis les morcellements du domaine en 1910 et 1912, ces terrains appartiennent à la houillère du Bois d’Avroy (voir titre suivant), et la gentilhommière est habitée par le directeur du charbonnage.

  Au début des années 1960 en effet, le charbonnage a été mis en liquidation et ses biens vendus. À l’emplacement de l’ancien château, sont créés l’école et l’internat Saint-Joseph, gérés par des Sœurs de la Miséricorde. Cet établissement est devenu, depuis 1975, un internat autonome de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

internat-cointe-2013.jpgL'internat de Cointe vu depuis le bloc C des buildings de la rue Julien d'Andrimont.

 

boulevard Keler-bois d'avroy-villa de laminne-liege-1935.jpg  Le boulevard Kleyer en 1935, à l'intersection avec les rues Bois l'Évêque et des Bruyères. La villa qui émerge de la butte boisée a été construite au début du XXe siècle pour servir d'habitation familiale au chevalier Louis de Laminne (1882-1966). La propriété se prolonge, à l’arrière, par quatre hectares de jardins et de bois. C’est ce qui reste du domaine plus vaste ayant appartenu à cette famille au siècle précédent.

  En mai 1944, la villa est endommagée par les bombardements. Sommairement réparée, elle abrite jusqu’en 1947 quelques religieuses du Sacré-Cœur dont le couvent tout proche vient de brûler (voir autre article à ce sujet). Elle renaît dès 1951 pour devenir la résidence familiale de Willy de Laminne (1921 - ), fils de Louis de Laminne, ingénieur puis directeur chez Ferblatil.

villa de laminne-bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  La villa de Laminne à la fin des années 1950.


  Désertée en 1975, dégradée par un incendie dans les années 1980, la propriété reste à l’abandon jusqu’en 1990, quand une société immobilière acquiert le terrain dans l’ambition d’y aménager un gigantesque complexe de prestige, composé de trois groupes de logements, avec parvis animés de fontaines, piscine, courts de tennis, club house et parc luxueux.

villa de laminne abandonnée-bois d'avroy-liege-1990.jpgArticle de presse de 1990, montrant la villa de Laminne à l'abandon.

projet residence bois d'avroy-liege.jpgLe projet ambitieux de la société Codrim (1990).

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(1).jpg

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(2).jpg  La faillite de la société Codrim, en 1992, provoque l’abandon du chantier commencé en bordure de boulevard. Jusqu’en 1999, un début d’ossature en béton, abîmé par les intempéries et envahi par la végétation, défigure le paysage.

residence bois l'eveque-google maps-2009.jpg  En 1995, l’entrepreneur Gillard, engagé depuis le début pour les travaux de construction, rachète le terrain et recherche des partenaires financiers sérieux. Les transactions aboutissent à la création de la SA Immo-Légia, ce qui permet la reprise des activités dès 2000. Un nouveau projet, moins excessif est mis en chantier. Terminée en 2001, la résidence Bois l’Évêque comporte des appartements de standing et des espaces pour professions libérales.

 

 

 

La houillère du Bois d'Avroy

 


  Le défrichage des collines occidentales de Liège, au Moyen Âge, libère certes des terrains pour permettre aux cultivateurs d’y développer leurs activités, mais il met aussi à jour de nombreux endroits où l’on trouve de la houille. Au début, le charbon est ramassé à ciel ouvert là où la veine affleure, puis à partir du XIIIe siècle, se généralise l’utilisation de puits appelés « bures », que concèdent moyennant redevance les grands propriétaires terriens (dont les princes-êvêques et abbayes).

  Quand les profondeurs atteintes exigent de se débarrasser des eaux d’infiltration, on creuse des areines, galeries d’écoulement qui ont leur orifice de sortie dans le fond de la vallée. Un document du XIVe siècle, par exemple, mentionne les eaux en provenance des Bois l’Évêque et d’Avroy, lesquelles débouchent dans les campagnes des Guillemins, où elles irriguent des cultures et alimentent les douves de demeures seigneuriales, avant d’aller se jeter dans la Meuse via un fossé longeant l’actuelle rue Paradis.

 

bures-charbonnages-liege-cointe-sclessin-1831.jpg  Ce dessin de Pol Schurgers présente la situation des anciennes bures en 1831, par rapport aux voiries actuelles. Les numéros indiquent les grands charbonnages de la fin du XIXe siècle : le Bois d’Avroy (1), le Val Benoît (2), le Perron (3), le Grand-Bac (4) et le Piron (5).

  Dès la fin du XVIIIe siècle, l’évolution des pompes à vapeur permet d’exploiter le sous-sol à des profondeurs de plus en plus importantes. Les petites concessions se regroupent pour s’organiser en sociétés plus puissantes. Ainsi, une association d’industriels (Rossius, de Laminne, Élias, Rosen, Cockerill et autres) aboutit dès 1827 au développement du site houiller du Bois d’Avroy, encastré dans le domaine appartenant à la famille de Laminne.

bois d'avroy-liege-houillere fin XIXe.jpg                                  Ci-dessus et ci-dessous, la houillère du Bois d’Avroy d'antan.
houillere bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg  
  Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le charbon est acheminé dans la vallée, à proximité de la gare des Guillemins, à l’aide d’un plan incliné automoteur aménagé entre les rues de Joie et Bois l’Évêque : les berlines pleines qui descendent, entraînées par leur poids, font remonter les berlines vides. Quant aux matériaux stériles (on appelle ainsi les terres extraites contenant peu de minerai utile), ils sont déversés sur le terril de la rue du Terris.

houillere bois d'avroy-liege-plan 1832.jpg  Le chemin marqué 1, du Bois l’Évêque aux Grands Champs de Saint-Gilles, préfigure le boulevard Kleyer. En 2, on reconnaît la configuration de l’actuelle rue Bois d’Avroy, avec en 3 la houillère du même nom. En 4, le cercle représente le terril qui a donné son nom à la rue du Terris*, dont la configuration autrefois (5) était bien différente de celle d’aujourd’hui. * Le mot wallon « tèrris » a été francisé en « terri » ou « terril » pour désigner un crassier où l’on entasse les déchets d’extraction à proximité d’un puits de mine.

  Au début du XIXe siècle, la ruelle de Joie (6) n’est qu’un sentier bordé de taillis, et la rue Bois l’Évêque s’appelle toujours le thier du Boute-li-cou (7)*.
* Expression wallonne signifiant « boute le cul », allusion pittoresque à la partie du corps que l’on met en évidence en se penchant pour gravir cette pente raide.

  Le tracé coloré en gris est le plan incliné construit pour acheminer les bennes vers la vallée. En (8), c’est la paire Sainte-Véronique, étape où le charbon est épierré mais aussi vendu au détail, à l’emplacement de l’actuelle rue des Abeilles.


  En 1885, est constituée la SA Charbonnage du Bois d’Avroy, qui absorbe deux ans plus tard les houillères du Val Benoît, du Grand Bac et du Perron. Bientôt, le puits du Bois d’Avroy ne sert plus qu’au personnel et à la logistique. Chargé dans des wagonnets que tracte une petite locomotive à benzine, le charbon est sorti de la mine par une galerie située à quatre-vingts mètres de profondeur et aboutissant au lieu-dit Sous-les-Vignes, au pied de la colline à Tilleur, près de voies ferrées et de la Meuse. Le système du plan incliné, du côté du Laveu, est d’ailleurs supprimé à la suite de l’aménagement de la colline de Cointe en prévision de l’Exposition universelle de 1905.

 

houillere bois d'avroy-liege.jpg   Le dessin ci-dessus représente le charbonnage du Bois d’Avroy vers 1910-1920. Le site cessera ses activités en 1939, vingt ans avant celui du Val Benoît.

  En septembre 1961, l’Office national de l’emploi* installe un centre de préformation dans les bâtiments de l’ancien charbonnage, dont une grande partie, quelques années plus tard, sont remplacés par des locaux plus modernes. Au départ, les apprentissages se prodiguent notamment dans les domaines de la tôlerie, du soudage, de l’ajustage, de la maçonnerie et de la menuiserie.
* Au départ, c’est l’ONEM qui organise certaines formations. Le Forem n’apparaîtra qu’en 1989, après la régionalisation de l’institution.

forem abandonne-liege-bois d'avroy-2012.jpg  Désertés par le Forem depuis février 2012, les lieux sont actuellement en vente. Les bâtiments marqués d’une flèche datent de l’époque du charbonnage (on les retrouve donc sur le dessin précédant cette photo). À l’emplacement de la croix, se trouvait le local de machinerie de la dernière belle-fleur opérationnelle.

 

 

 

L'actuel domaine du Bois d'Avroy

 


  Au lieu-dit Bois d’Avroy, un vaste complexe d’immeubles à appartements est érigé de 1967 à 1979 sur les terrains champêtres qui jouxtent la houillère d’antan. Un chemin existant donne naissance en 1970 à la rue Julien d’Andrimont, du nom d’un bourgmestre de Liège au XIXe siècle.

bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  Le Bois d’Avroy à la fin des années 1950. Autour des prairies concernées par le projet immobilier (1), on peut identifier la villa de Laminne (2), le dessus des rues de Joie et des Wallons (3), le boulevard Kleyer (4), la rue Bois d’Avroy (5) et le site du charbonnage abandonné (6).

 
Ci-dessous, les différents blocs du domaine résidentiel en 2009 (le Forem est toujours en activité), traversé par la rue Julien d'Andrimont :
domaine du bois d'avroy-liege-bing maps.jpg

bois d'avroy-liege-1967.jpgL'entrée du Bois d'Avroy au milieu des années 1960. Ci-dessous, le même endroit actuellement :bois d'avroy-liege-2014.jpg

 

publicite baudoux-journal la meuse-liege.jpg  C’est un certain Jean Baudoux, promoteur à Marcinelle, qui entame ce chantier colossal après avoir acheté en 1966 une partie des terrains du charbonnage en liquidation. Il agit pour le compte de l’Office national des pensions*, à la recherche d’un profitable investissement financier.
* Il s’agit à l’époque de la Caisse nationale de pension pour employés, intégrée depuis lors dans l’Office national des pensions pour travailleurs salariés.

 Quatre blocs d’immeubles sont prévus. La société Baudoux tombera en faillite pendant l’édification du second, que devra terminer une autre firme carolorégienne. Dans la seconde moitié des années 1970, les blocs restants seront construits par une association momentanée d’entrepreneurs dans laquelle figure la firme liégeoise Moury.

domaine bois d'avroy-liege-2013.jpg  Les blocs A et B vus depuis le toit du bloc C. Ils ont été réalisés de 1967 à 1971 selon les plans des architectes Jean Poskin et Henri Bonhomme, auteurs à la même époque de la Cité administrative et de la tour Kennedy.

 

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  Le 8 novembre 1983 vers 1 heure du matin, un tremblement de terre de magnitude 4,9 sur l’échelle de Richter ébranle la région liégeoise, privant de logement de nombreux habitants. Dans le domaine du Bois d’Avroy, des centaines d’appartements sont toujours inoccupés dans les blocs C et D, pourtant terminés depuis cinq ou six ans. Réquisitionnés par les autorités communales, ils vont abriter pendant des mois jusqu’à près de mille sinistrés, la plupart d’origine immigrée, issus des quartiers populaires de Saint-Nicolas, Glain et Montegnée, quartiers les plus touchés vu la vétusté de l’habitat et la fragilité du sous-sol minier. Ci-dessus, le bloc C où la Croix-Rouge accueille les familles victimes du séisme.

  Quand l’Office national des pensions revendra ses biens en 1989, plusieurs sociétés immobilières se succéderont pour réhabiliter les lieux, dégradés par les occupants éphémères de 1983, puis restés longtemps à l’abandon. Actuellement, avec la grande majorité des appartements vendus à des particuliers, le bloc C est devenu une copropriété tout comme les blocs A et B. Le bloc D est en partie occupé par une maison de repos pour personnes âgées.

bois d'avroy-liege-2013.jpgLes blocs A (au milieu) et D (à droite) vus depuis le bloc C.