28/10/2015

Les origines du parc privé de Cointe

plan liege cointe 1737.jpg  Essentiellement champêtre, le plateau de Cointe est resté longtemps très peu peuplé. Le plan ci-dessus, dessiné en 1737 (cliquez sur lui pour l'agrandir), ne mentionne qu’une poignée de maisons, au Batty* et du côté de la chapelle Saint-Maur**.
* « Batty » serait la francisation du wallon « bati », mot désignant une place publique entourée de quelques constructions.
** Ancienne chapelle dont les origines remontent au début du XVe siècle. Restauré à la fin des années 1990, le bâtiment accueille des expositions, des concerts, des conférences, des réunions de travail…

  Le hameau est toujours modeste quand il aborde le XIXe siècle ; il ne connaîtra un formidable essor qu'après 1880, grâce à la création d’un parc résidentiel privé, la construction d’un observatoire d’astronomie et l’aménagement de nouvelles voiries pour en faciliter l’accès.


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  Le parc privé de Cointe apparaît sur ce plan de Blonden en 1880 (vous pouvez aussi cliquer desssus pour l'agrandir) ; il est à l'époque situé sur le territoire de la commune d'Ougrée (Sclessin).

 

  Les origines du parc privé

 
Depuis le début du XIIIe siècle, il existe en bord de Meuse, au pied de la colline de Cointe du côté de Sclessin, une abbaye créée par des chanoines augustins, puis occupée par des religieuses cisterciennes ; l’endroit a pris le nom de Val Benoît, du latin « vallis benedicta », la « vallée bénite ».

abbaye val-benoit XVIIIe.jpg  L'abbaye du Val Benoît au XVIIIe siècle (gravure de Remacle Le Loup), vue depuis la colline de Cointe. Ci-après, le même endroit de nos jours, avec un complexe universitaire abandonné en voie de réaffectation :
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  En 1797, sous le Régime français, les propriétés de l’abbaye sont vendues à vil prix. Elles finissent par appartenir à un certain Pierre Joseph Abraham Lesoinne (1739-1820), avocat qui joue un rôle important dans la vie liégeoise lors des événements révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle.

  Son fils Nicolas Maximilien (1774-1839) lui succède en 1820. C’est lui qui réactive en 1824 le charbonnage du Val Benoît. Une de ses filles, Émilie, épouse Édouard van der Heyden a Hauzeur (1799-1863), patron à Sclessin du premier moulin à vapeur de Belgique, machinerie au cœur d’une importante minoterie. La mariée apporte à son époux un héritage considérable : l’abbaye du Val Benoît et les domaines qui en dépendent, dans la plaine de Sclessin et sur les coteaux de Cointe.

moulin hauzeur val benoit.jpg  Voici le moulin à farine appartenant autrefois à la famille Hauzeur. Les meules étaient actionnées par une machinerie à vapeur conçue par les ateliers John Cockerill en 1826.

houillere val benoit.jpg  La houillère du Val Benoît à la fin du XIXe siècle, propriété de la famille Hauzeur-Lesoinne. Au sommet de la colline, dans le parc privé de Cointe, se découpe l’Hôtel des Bains et Thermes, dont nous reparlerons plus loin.

 À l’instar de Seraing où les usines Cockerill prospèrent, Sclessin connaît dès 1870 un essor industriel prodigieux. Dès 1876, la famille Hauzeur envisage la mise en valeur des terrains qu’elle possède sur le plateau de Cointe, avec la création d’un parc résidentiel privé de haut standing : un lotissement de 35 hectares dont les parcelles sont vendues aux bourgeois soucieux de faire construire leurs belles villas dans un environnement verdoyant, tranquille et sécurisé.

 

L'observatoire

En réalité, la première construction installée dans le parc privé de Cointe, un lustre avant celles destinées à l’habitat ou aux loisirs, a été l’institut d’astrophysique, mieux connu sous le surnom d’observatoire.

C’est François Folie, administrateur de l’université de Liège, qui y acquiert en 1880, au nom de l’État, un terrain appartenant à la famille Hauzeur. La construction du complexe scientifique, adjugée à l’entreprise Loyens, est réalisée de mars 1881 à novembre 1882, selon les plans de l’architecte liégeois Lambert Noppius, à qui l’on doit aussi l’institut de zoologie du quai Van Beneden, l’institut d’anatomie de la rue de Pitteurs et l’institut de botanique dans le jardin du même nom.

observatoire cointe vue stereo debut XXe.jpg  Ci-dessus, les bâtiments de l’observatoire sur une vue stéréoscopique du début du XXe siècle, avec la tour crénelée évoquant un château médiéval.

observatoire et etang cointe debut XXe.jpg                              L'institut est situé près de l'étang du parc privé (carte postée en 1904).

observatoire cointe debut XXe.jpg  L’observatoire reçoit ses premiers instruments astronomiques en 1884 : un télescope à monture équatoriale, installé sous la coupole de la tour nord (1), et une lunette méridienne logée dans une construction en bois (2) attenant à la conciergerie (3). La tour octogonale crénelée est destinée aux relevés météorologiques ; la voûte de la tour sud (4) abrite une table équatoriale pour matériel spectroscopique ou photographique.

observatoire cointe champetre.jpg  L’observatoire dans son cadre bucolique au tout début du XXe siècle. À droite, on aperçoit la villa « Les Tamaris », avec ses serres où l’on cultive des orchidées. Le bétail est celui d’une ferme voisine.

observatoire cointe vue aerienne champetre.jpg  Cette vue aérienne de la fin des années 1930 nous montre toujours l’observatoire (1) dans un environnement fort rustique. Même les rues du Chéra (2) et du Puits (3) sont peu urbanisées. Remarquez à l’arrière-plan les usines sidérurgiques de la vallée mosane. À la création de l’institut d’astrophysique, certains ont d’ailleurs mis en doute l’utilité de faire de telles observations au milieu des fumées de l’industrie locale.

observatoire cointe annees 1920.jpg  Le square Hauzeur dans les années 1920, avec l'observatoire à l’arrière-plan. Les gens s'engagent dans l'avenue de la laiterie, laquelle porte ce nom vu l'existence dans cette voirie, dès 1885, d'un établissement de ce type*.
* Dès la fin du XIXe siècle, les laiteries sont à la mode dans les alentours champêtres de Liège, notamment à Embourg, Kinkempois et Cointe. Il s’agit de lieux chics de consommation et de distraction, où les familles de la bonne société viennent se restaurer (produits lactés et tartes au riz à l’honneur), jouer au tennis ou danser, pendant que les enfants s’amusent sur la plaine de jeux.

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La laiterie se trouvait là où débouche la rue du Petit Bourgogne (du nom d'un ancien vignoble).

cointe laiterie du parc 1930.jpg  La laiterie du Parc vers 1930. Le patron, très bon musicien, dirige un orchestre de jazz. Les danseurs viennent de toute la région pour écouter cette musique qui fait fureur.

  Mais revenons-en à l'observatoire.

  Une lunette méridienne plus grande est livrée en 1931, et il est décidé, à la fin de la décennie, de la pourvoir d’un abri mieux adapté. En vue des travaux, dès 1937, la lunette méridienne et ses accessoires sont démontés et stockés dans des caisses. Pendant l’occupation, quand l’armée allemande veut s’en accaparer, on fait croire à l’officier en charge de la procédure qu’une pièce importante a été détruite lors de bombardements. La pièce en question est en réalité dissimulée dans une galerie de charbonnage. Le télescope a moins de chance, il est emporté par les nazis pour équiper le mur de l’Atlantique. Il ne sera remplacé qu’en 1957, dans le cadre des indemnités pour dommage
de guerre. Longtemps attendu, le nouvel instrument sera baptisé « Désiré ».

observatoire cointe 1946.jpg  Le chantier d'un nouvel abri pour la lunette méridienne est enfin entrepris dès le lendemain de la seconde guerre mondiale. La photo ci-dessus a été prise en 1946 pendant l’aménagement de la nouvelle toiture mobile.

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La toiture mobile en 2013, fortement délabrée.

observatoire cointe lunette meridfienne.jpg  J'ai pris cette photo de la lunette méridienne lors d'une visite de l'observatoire en compagnie de Monsieur André Lausberg, président de la Société astronomique de Liège*, que je remercie.
* Hébergée dans l’observatoire, la Société astronomique de Liège organise des conférences et propose de nombreuses activités de vulgarisation. Comme le grand télescope Désiré et la lunette méridienne sont restés sur place, elle se donne pour mission de valoriser ces pièces du patrimoine scientifique liégeois par le moyen de journées portes ouvertes ou de visites scolaires.

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Le télescope Désiré.

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Les bâtiments de l'institut d'astrophysique dans les années 1950.

observatoire cointe 1979.jpg  Vue aérienne de la fin des années 1970. Les blocs plus modernes, à gauche des bâtiments d’origine, datent du début des années 1960 ; ils comportent un auditoire, des laboratoires, des ateliers techniques et un planétarium didactique. C’est l’époque où l’institut d’astrophysique se développe en se mettant à la mode de la technologie spatiale.

 
Fin 2001, le département astronomie de l’université de Liège déménage sur le campus du Sart-Tilman. C’est la Région wallonne qui rachète le site, fort délabré ; elle envisage de restaurer les lieux pour y installer ses services de l’archéologie, mais le projet est avorté faute de budget. En attendant, les infrastructures ne cessent de se dégrader.


  L'avenue et l'hôtel des Thermes

  Pour donner un accès carrossable au parc résidentiel qu'elle se propose d'établir à Cointe, la famille van der Heyden a Hauzeur fait aménager à ses frais, de 1881 à 83, une route en provenance de la vallée mosane. Ce sera l’avenue des Thermes, ainsi nommée parce qu’elle mène à l’hôtel des Bains et Thermes liégeois, construit en 1882-83.

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Le bas de l’avenue des Thermes vers 1910.

avenue constantin de gerlache liege 2014.jpg   Depuis 1931, ce tronçon a été rebaptisé du nom d’Étienne Constantin de Gerlache (1785-1871), homme politique ayant joué un rôle important lors de la naissance de l’État belge.

thermes liegeois cointe.jpg  L'hôtel des Bains et Thermes liégeois est un luxueux hôtel-restaurant, avec installations d’hydrothérapie et salle de jeu. Inauguré en 1883, il n'aura qu'une existence éphémère ; il sera fermé en 1905, démoli, puis remplacé par une villa à l'usage de la famille Hauzeur.

thermes cointe 1908.jpgL'hôtel vu de la vallée à l'aube du XXe siècle.


  L'avenue de l'Observatoire

  En 1880, le conseil communal de Liège est saisi d’un projet d’avenue
qui, au départ du quartier des Guillemins, gravirait le flanc de la colline de Cointe pour accéder au domaine résidentiel en préparation. L’idée émane des propriétaires riverains, qui proposent de céder gratuitement les terrains nécessaires au tracé de la nouvelle artère. Celle-ci ne va-t-elle pas donner de la plus-value aux biens qu’ils possèdent sur le versant ou le plateau ?

 
La Ville accepte le projet en janvier 1882, à condition que les demandeurs s’engagent à assumer également les frais des travaux de voirie. En août 1883, l’avenue est baptisée « de l’Observatoire » parce qu’elle mène essentiellement, à ce moment, à l’institut d’astrophysique terminé quelques mois plus tôt ; elle est ouverte à la circulation au début de 1885.

 
L’implantation du chemin de fer dans le quartier des Guillemins a rendu difficile l’accès à Cointe par les chemins traditionnels que constituaient les rues de Cointe (actuelle rue Alber Mockel) et Saint-Maur. La nouvelle avenue rétablit une liaison indispensable avec la ville ; elle est empruntée dès 1895 par la première ligne liégeoise de tramways électriques, reliant la vallée (place Sainte-Véronique) et le plateau (place du Batty).

 

panorama depuis cointe_2.jpg  Panorama de Liège vu de Cointe à la charnière des XIXe et XXe siècles. On aperçoit en (1) l’amorce peu bâtie de l’avenue de l’Observatoire. Remarquez en (2) la rue Hemricourt jusqu’où s’étendaient les voies de garage de la gare des Guillemins.

panorama depuis cointe_1.jpg  Le même panorama vu depuis le point de vue aménagé en 1904 dans une boucle du boulevard de Cointe (devenu le boulevard Kleyer en 1921).

panorama depuis cointe_3.jpg  L'avenue de l'Observatoire à la fin du XIXe siècle. La petite tour au toit en poivrière fait partie de la propriété de la famille Bégasse de Dhaem (ancien domaine des Jésuites wallons). À cet emplacement, la société immobilière Amelinckx a entamé la construction en 1975 de deux immeubles de quatre-vingts appartements (le second n’a été achevé qu’à la fin des années 1980 à cause de la faillite de l’entrepreneur). Comme on peut le constater sur la photo qui suit, les abords verdoyants du complexe résidentiel ont intégré la tourelle d’antan :
avenue observatoire liege 2012.jpg

avenue observatoire liege 1910.jpg  L'avenue de l'Observatoire vers 1910 ▲ et de nos jours ▼avenue observatoire liege 2014.jpg

 

avenue observatoire liege tt debut XXe.jpg  Les villas de l'avenue de l'Observatoire au début du XXe siècle. Remarquez l’aiguillage au niveau des rails : la voie ferrée unique comporte un évitement pour permettre aux trams de se croiser.

avenue observatoire liege debut XXe.jpg  Le sommet de l’avenue au tout début du XXe siècle, avec des habitations plus populaires et des commerces. Dans le fond : la place du Batty, terminus du tram.

tram cointe 1898.jpg  Une motrice électrique du tram de Cointe, place du Batty, en 1898. Ci-dessous, le même endroit de nos jours :
place du batty cointe 2007.jpg

batty cointe terminus tram.jpg  Le terminus du tram de la place du Batty au début du XXe siècle, avec l'entrée du parc privé à l'arrière-plan gauche.

avenue observatoire liege trolleybus 1934.jpg  1934. Les ouvriers enlèvent les rails de l'avenue de l'Observatoire, car les trams viennent d’être supplantés par des trolleybus, autobus électriques équipés de deux perches pour s’alimenter en courant. Cette photo a servi de propagande pour montrer la maniabilité de ce genre de véhicule, qui peut se déporter de sa ligne aérienne habituelle.


  Les villas du parc privé

avenue des ormes cointe 1899.jpgparc prive cointe villas.jpgvillas cointe reverbere 1904.jpg  Les avenues du parc sont aménagées de 1881 à 1885. Il s’agit d'abord de chaussées empierrées,aux accotements de terre, profitant d’un éclairage public au gaz. Les premières villas sont construites dès 1888.

avenue des ormes cointe 1905.jpg  La carte postale ci-dessus met les villas en valeur dans leur écrin de verdure, à la veille de l’Exposition universelle qui va se tenir à Liège en 1905, aux Vennes, à la Boverie et aussi à Cointe. Ci-dessous, la même carte, colorisée, écrite en 1903 :
avenue des ormes cointe 1903.jpg

avenue de cointe debut XXe.jpgL'avenue de Cointe vers 1905.

tennis cointe 1912.jpg  À la fin du XIXe siècle, le tennis débarque d’Angleterre et devient le sport préféré de la classe aisée. Sur ce document du tout début du siècle suivant, on voit les résidents du parc pratiquer leur passion sur les terrains non bâtis de l’avenue de Cointe. Les hommes jouent en gilet et longs pantalons ; les dames en longues jupes, chemisiers amples et grands chapeaux fleuris, échangeant quelques balles avant de prendre le thé chez l’une ou l’autre voisine.

villa serrurier-bovy cointe 1903.jpg  La villa « l'Aube » a été conçue en 1903 par Gustave Serrurier-Bovy (1858-1910), architecte, ébéniste et décorateur, précurseur liégeois de l’Art nouveau. L'artiste l'a habitée jusqu'à sa mort, après l'avoir meublée et décorée dans le style qui lui était cher. Le cottage a été classé en 2011 ; inscrit désormais au patrimoine de la Région wallonne, il a été restauré grâce à des subsides publics.

 

cointe cadran solaire.jpg  Au cœur du parc, un large rond-point porte le nom de square Hauzeur. Au début, il est constitué d’une petite pièce d’eau et d'un édicule abritant des instruments de météorologie, avec un cadran solaire sur la face exposée au sud.

square hauzeur cointe.jpg  Le square Hauzeur modifié à la suite de l'installation d'une cabine électrique. De nos jours, c’est une pelouse arborée qui comporte une sous-station électrique plus importante et un bloc de quartzite vieux de deux millions d’années.

etang parc cointe tt debut XXe.jpg  À l’intersection des avenues de Cointe, des Ormes et des Platanes, ce bassin est improprement appelé « étang », car l’eau n’y stagne pas. Il s’agit en réalité d’une réserve de 843 m³ d’eau en cas d’incendie, précaution voulue par la famille Hauzeur dès les origines du parc.

villas colonne barometrique cointe debut XXe.jpg  Le monument de style gothique, à l'avant-plan droit, a disparu ; il renfermait une colonne barométrique qui mesurait la pression atmosphérique et donc l’altitude de l’endroit : 125 mètres. Dans le fond, à droite de la villa « Tamaris », on devine le pensionnat « Maria Immaculata » des Filles de la Croix, construit en 1903-1904.

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Le même endroit de nos jours.

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La pièce d'eau du parc privé de Cointe en 1920.

etang cointe.jpg  Le bassin du rond-point est maintenant agrémenté d’un jet d’eau et entouré de cerisiers du Japon. Ses eaux abritent diverses espèces de poissons dont de magnifiques carpes.


  Du côté de la place du Batty

place du batty cointe tt debut XXe.jpg  La place du Batty à l'aube du XXe siècle, avec à l’avant-plan une villa et un terrain non encore bâti du parc privé.

pensionnat-cointe-batty-1927.jpg  Le même endroit dans les années 1920. Remarquez à gauche l’une des entrées du parc résidentiel privé, avec ses barrières que les gardes fermaient à 22 heures.

place du batty cointe 2000.jpg  En 2000, pendant la restauration du Chanmurly et le chantier du complexe commercial et résidentiel qui se trouve à l'angle du boulevard Kleyer et de la place du Batty (conçu par le bureau d’architectes liégeois Séquences, le projet a été mis en œuvre par l’entreprise Thomas & Piron).


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17:08 Écrit par Claude WARZÉE dans Cointe | Commentaires (2) |  Facebook |

18/10/2015

Les Terrasses

histoire de liège,terrasses  Cette carte postale de la fin du XIXe siècle représente le parc d'Avroy avec, à l'arrière-plan, les immeubles des Terrasses et de l'avenue Rogier. Elle est pourtant intitulée « L'île de Commerce », rappelant l'existence antérieure, à cet endroit, d'une île et d'un bassin portuaire destinés aux activités économiques (voir autre article).

  Rappelons que c'est Hubert Guillaume Blonden, directeur des travaux publics de la Ville, qui est à l'origine, à la fin des années 1870, du comblement du bassin de Commerce et de la création du parc d'Avroy ; à l'origine aussi, sur les terrains de l'ancienne île, de l'aménagement de l'avenue Rogier* (voir autre article) et d'un quartier résidentiel bourgeois dont le cœur s'est appelé « les Terrasses », squares aménagés en jardins classiques autour de deux bassins d’eau.
* Charles Rogier : célèbre avocat liégeois qui a joué un rôle essentiel lors de l’indépendance de la Belgique en 1830.

histoire de liège,terrasses  Cette caricature, parue dans le journal satirique Le Rasoir en 1871, représente Blonden assainissant le quartier d'Outremeuse, une de ses autres entreprises urbanistiques.

histoire de liège,terrasses  Ce plan de Liège est dû à Blonden en 1880 (cliquez dessus pour l'agrandir). Je lui ai superposé en rouge l'ancien bassin portuaire et en vert l'ancienne île de Commerce, l'ensemble ayant été remplacé par le parc d'Avroy et l'élégant quartier Rogier-Terrasses.

histoire de liège,terrasses  Tous les immeubles bourgeois de l'avenue Rogier et des Terrasses ont été construits en 1879-80. L'écrivain ixellois Camille Lemonnier, de passage à Liège, les a qualifiés d'« hôtels de style précieux et tarabiscoté ». Ils sont dus aux architectes Demany, Soubre, Castermans, dont le but était de créer un quartier novateur et luxueux pour séduire la fashion liégeoise. Ci-dessous, le même endroit à la fin du XXe siècle :
histoire de liège,terrasses

 

  L'appellation « les Terrasses » n'a rien d'officiel ; elle est d'usage populaire depuis la création des lieux. Les jardins publics sont bordés par les rues Lebeau* (que l'on voit sur les deux photos précédentes) et Paul Devaux**. L'allée centrale, restée presque un siècle sans nom, a été baptisée l'avenue des Croix du Feu en 1974***.
*Nommée ainsi en hommage à Louis-Joseph Lebeau (1794-1865), avocat d’origine hutoise exerçant à Liège, membre du Congrès national, l’un des pères de la Belgique dans la mesure où il a joué un rôle important dans le choix de son premier roi Léopold de Saxe Cobourg Gotha.
** C'est le nom d’un autre membre du Congrès national, le premier parlement belge institué après la révolution de 1830, chargé notamment de rédiger la Constitution.
*** Appellation qui rend hommage aux anciens combattants de 1914-18 décorés de la Croix du Feu (méritée par une présence au front d'au moins douze mois).


  Puisqu'il est question de la première guerre mondiale, la photo qui suit a été prise aux Terrasses
peu après l'armistice de 1918, lors de la « Joyeuse Entrée » à Liège
des souverains Albert 1er et Élisabeth :
histoire de liège,terrasses


Voici l'avenue Rogier à la hauteur des Terrasses, à la fin du XIXe siècle, en 1929 puis de nos jours :histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses


                                              Revenons-en aux Terrasses à l'aube du XXe siècle :
histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses  Les deux jardins, accessibles à chaque coin par quelques marches, sont entourés de balustrades et murets auxquels sont intégrés cinq cent quarante-huit éléments décoratifs en fonte. Admirez aussi les réverbères « modern style » au gaz.

  De 1881 à 1885, les Terrasses sont ornées de quatre sculptures en bronze réalisées par des artistes liégeois. La plus célèbre est le « Dompteur de taureau ». En 1880, ce groupe statuaire remporte la médaille d’or au salon de Paris, ville où s’est installé son créateur, Léon Mignon, artiste sculpteur né à Liège en 1847. La Ville de Liège acquiert l’œuvre, transposée en bronze, pour l’ériger aux Terrasses d’Avroy.

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  L’installation de la statue, dès juin 1881, provoque un scandale, car les milieux catholiques traditionnels s’offusquent de la virilité ostensible de l’homme et de la bête.

histoire de liège,terrasses  La caricature ci-dessus représente l’évêque Doutreloux masquant les parties génitales humaines avec la « Gazette de Liége », journal bien-pensant dont le rédacteur en chef s’appelle alors Joseph Demarteau, lequel dénonce, dans ses éditoriaux, l’outrage infligé aux bonnes mœurs. En réaction ironique à cette campagne puritaine, le prénom du journaliste est utilisé pour désigner le dompteur. On parle désormais, en wallon, de « Djôsef » (Joseph) et son « torè » (le taureau).

histoire de liège,terrasses  Lors de l’Exposition universelle de 1905, les attributs mâles du bovidé et de son maître inspirent les fabricants de cartes postales humoristiques.

histoire de liège,terrasses  Ces gamins, au début du XXe siècle, posent calmement devant la célèbre statue. De nos jours, le taureau est devenu la mascotte des étudiants universitaires liégeois, qui célèbrent la « Saint-Torè », trois jours de festivités au cours de la troisième semaine de mars, pour commémorer l’arrivée du printemps. C’est l’occasion de guindailler une dernière fois avant le blocus des examens de juin. L’occasion aussi d’un cortège folklorique et d’un rassemblement rituel aux Terrasses, où il arrive qu’on peigne les parties génitales de l’animal vénéré, comme sur les deux photos qui suivent :
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  Les groupes statuaires des Terrasses associent tous un homme et un animal, le premier dominant l’autre pour l’utiliser à son service. Voici le « Bœuf au repos » (1885) de Léon Mignon, puis le « Cheval dompté » (1884) d’Alphonse de Tombay et le « Cheval de halage » (1885) de Jules Halkin :
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histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses  Ce commentaire concerne les deux cartes postales anciennes qui précèdent : 1 = le « Dompteur de taureau » / 2 = le « Bœuf au repos » / 3 = le « Cheval dompté » / 4 = «  le « Cheval de halage ». On peut constater que les bovins se trouvent côté « terre » et les équidés du côté « eau », vers la Meuse, en allusion à leurs spécialités respectives : le labour et le halage.

  À remarquer, sur la deuxième carte postale, le boulevard Frère-Orban* inauguré en 1879 le long d'un chenal portuaire aménagé en remplacement de l'ancien bassin de Commerce (voir autre article). Une passerelle provisoire a été jetée sur le fleuve pendant la construction d'un nouveau pont de Commerce en perspective de l'Exposition universelle de 1905.
*Avocat liégeois, Walthère Frère (1812-1896) se consacre à la vie politique grâce à la fortune de sa femme, Claire-Hélène Orban, riche héritière d’un industriel liégeois. Fondateur du parti libéral en 1846, il va marquer de son empreinte le premier demi-siècle d’indépendance belge. D’abord conseiller communal puis député, il occupe divers postes ministériels (travaux publics, finances, affaires étrangères, chef du gouvernement). Il défend l’État laïc et lutte pour un enseignement public dégagé d’influences religieuses. Il participe à la création de la Banque nationale, du Crédit communal et de la Caisse générale d’épargne et de retraite.

 

histoire de liège,terrassesLes terrasses, le boulevard Frère-Orban et la Meuse (avec son chenal de Commerce) dans les années 1930.

 histoire de liège,terrasses  1930 est l'année où Liège organise (comme Anvers) une exposition internationale à l'occasion du centième anniversaire de l'indépendance belge. Dans le cadre des festivités célébrant l'événement, ce cortège folklorique met en scène Charlemagne et ses preux chevaliers. À l'arrière plan, une partie des Terrasses et la rue Paul Devaux.

histoire de liège,terrasses  Un char Sherman en septembre 1944. Lors de la libération de Liège, les soldats américains manœuvrant aux Terrasses n’ont guère l’occasion d’admirer le fameux « Torè ». La statue, pour la soustraire aux fonderies du Reich, a été cachée dès 1940 dans les caves de l’Académie des Beaux-Arts, emmurée en compagnie de la Vierge de Delcour (fontaine en Vinâve d’Île, près de la place de la Cathédrale).

 

histoire de liège,terrasses  Le boulevard Frère-Orban à l'angle de la rue Lebeau, au début du XXe siècle ▲ et le 19 avril 2015, jour de l'inauguration des nouveaux quais de la rive gauche ▼
histoire de liège,terrasses

 

histoire de liège,terrasses  La rue Lebeau au début du XXe, avec l’homogénéité architecturale des résidences bourgeoises construites en 1879-80.

histoire de liège,terrasses  Les premiers immeubles à appartements multiples apparaissent à la charnière des années 1950 et 60. Ils rompent l’unité architecturale de l’ensemble, mais on s’est habitué à cette diversité. Les anciennes maisons de maître étaient conçuespour des familles très fortunées disposant souvent d’une domesticité nombreuse ; elles ne correspondent plus à l’évolution du mode de vie. Les constructions en hauteur répondent à la demande d’une population en constanteaugmentation, avec des logements modernes beaucoup plus faciles et moins onéreux à entretenir et chauffer.

histoire de liège,terrassesLa rue Lebeau en 1962.

histoire de liège,terrassesLe building en construction, rue Devaux, sera terminé en 1961.

histoire de liège,terrasses  Vue aérienne prise vers 1950 (cliquez dessus pour l'agrandir dans une nouvelle fenêtre). À l'avant-plan, l'avenue Rogier et les Terrasses sans le moindre building. Le pont Neuf (futur Kennedy) et celui de Commerce (futur Albert 1er) sont toujours des ouvrages provisoires à la suite des destructions dues à la seconde guerre mondiale.

histoire de liège,terrasses  Cette photo date de la fin des années 1950. Sur la gauche, dans l'axe de l'allée centrale des Terrasses, on distingue le Monument national à la Résistance installé là depuis 1955.

histoire de liège,terrasses                                                            Le mémorial en 2011.

  C'est dès le lendemain de la seconde guerre mondiale que naît l’idée d’instituer en Belgique un site de mémoire en l’honneur de la lutte patriotique clandestine contre l’occupant nazi, lieu de recueillement qui bénéficierait du même statut que la tombe du soldat inconnu à Bruxelles. Tous les mouvements de résistance tombent d’accord pour que ce mémorial soit érigé à Liège, ville qui s’est particulièrement signalée par son héroïsme. La mise en œuvre du monument, au parc d’Avroy, est confiée à l’architecte Paul Étienne et au sculpteur Louis Dupont, déjà connu entre autres pour les bas-reliefs du lycée Léonie de Waha.

histoire de liège,terrasses  Le mémorial est inauguré le 8 mai 1955, en présence du roi Baudouin. Cette photo et la suivante ont la rue Lebeau comme toile de fond :
histoire de liège,terrasses  En contrebas des statues, une urne en bronze contient les cendres de résistants inconnus néerlandophones, recueillies au camp de Flossenburg (ville allemande de Bavière, près de la frontière tchèque). Sur les flancs de ce reliquaire, des figures gravées évoquent la presse clandestine et les services de renseignements. Dans le socle de pierre, sont gravés les blasons des neuf provinces belges de l’époque.

histoire de liège,terrasses  Les deux groupes statuaires représentent la Résistance armée et la Résistance intellectuelle (une présence féminine constitue une exception dans ce genre de monument).

histoire de liège,terrassesLes immeubles de la rue Lebeau vus depuis le parc d’Avroy au début des années 1950.

histoire de liège,terrasses  La même vue en 1969. Le drapeau belge indique l’endroit du monument dédié à la Résistance. Le building à l’angle de la rue Lebeau et de l’avenue Rogier est en cours de construction.

 Terminons par deux vue des Terrasses vers 1960, la première en direction de la Meuse, la seconde en direction du parc d'Avroy :
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