18/10/2015

Les Terrasses

histoire de liège,terrasses  Cette carte postale de la fin du XIXe siècle représente le parc d'Avroy avec, à l'arrière-plan, les immeubles des Terrasses et de l'avenue Rogier. Elle est pourtant intitulée « L'île de Commerce », rappelant l'existence antérieure, à cet endroit, d'une île et d'un bassin portuaire destinés aux activités économiques (voir autre article).

  Rappelons que c'est Hubert Guillaume Blonden, directeur des travaux publics de la Ville, qui est à l'origine, à la fin des années 1870, du comblement du bassin de Commerce et de la création du parc d'Avroy ; à l'origine aussi, sur les terrains de l'ancienne île, de l'aménagement de l'avenue Rogier* (voir autre article) et d'un quartier résidentiel bourgeois dont le cœur s'est appelé « les Terrasses », squares aménagés en jardins classiques autour de deux bassins d’eau.
* Charles Rogier : célèbre avocat liégeois qui a joué un rôle essentiel lors de l’indépendance de la Belgique en 1830.

histoire de liège,terrasses  Cette caricature, parue dans le journal satirique Le Rasoir en 1871, représente Blonden assainissant le quartier d'Outremeuse, une de ses autres entreprises urbanistiques.

histoire de liège,terrasses  Ce plan de Liège est dû à Blonden en 1880 (cliquez dessus pour l'agrandir). Je lui ai superposé en rouge l'ancien bassin portuaire et en vert l'ancienne île de Commerce, l'ensemble ayant été remplacé par le parc d'Avroy et l'élégant quartier Rogier-Terrasses.

histoire de liège,terrasses  Tous les immeubles bourgeois de l'avenue Rogier et des Terrasses ont été construits en 1879-80. L'écrivain ixellois Camille Lemonnier, de passage à Liège, les a qualifiés d'« hôtels de style précieux et tarabiscoté ». Ils sont dus aux architectes Demany, Soubre, Castermans, dont le but était de créer un quartier novateur et luxueux pour séduire la fashion liégeoise. Ci-dessous, le même endroit à la fin du XXe siècle :
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  L'appellation « les Terrasses » n'a rien d'officiel ; elle est d'usage populaire depuis la création des lieux. Les jardins publics sont bordés par les rues Lebeau* (que l'on voit sur les deux photos précédentes) et Paul Devaux**. L'allée centrale, restée presque un siècle sans nom, a été baptisée l'avenue des Croix du Feu en 1974***.
*Nommée ainsi en hommage à Louis-Joseph Lebeau (1794-1865), avocat d’origine hutoise exerçant à Liège, membre du Congrès national, l’un des pères de la Belgique dans la mesure où il a joué un rôle important dans le choix de son premier roi Léopold de Saxe Cobourg Gotha.
** C'est le nom d’un autre membre du Congrès national, le premier parlement belge institué après la révolution de 1830, chargé notamment de rédiger la Constitution.
*** Appellation qui rend hommage aux anciens combattants de 1914-18 décorés de la Croix du Feu (méritée par une présence au front d'au moins douze mois).


  Puisqu'il est question de la première guerre mondiale, la photo qui suit a été prise aux Terrasses
peu après l'armistice de 1918, lors de la « Joyeuse Entrée » à Liège
des souverains Albert 1er et Élisabeth :
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Voici l'avenue Rogier à la hauteur des Terrasses, à la fin du XIXe siècle, en 1929 puis de nos jours :histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses


                                              Revenons-en aux Terrasses à l'aube du XXe siècle :
histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses  Les deux jardins, accessibles à chaque coin par quelques marches, sont entourés de balustrades et murets auxquels sont intégrés cinq cent quarante-huit éléments décoratifs en fonte. Admirez aussi les réverbères « modern style » au gaz.

  De 1881 à 1885, les Terrasses sont ornées de quatre sculptures en bronze réalisées par des artistes liégeois. La plus célèbre est le « Dompteur de taureau ». En 1880, ce groupe statuaire remporte la médaille d’or au salon de Paris, ville où s’est installé son créateur, Léon Mignon, artiste sculpteur né à Liège en 1847. La Ville de Liège acquiert l’œuvre, transposée en bronze, pour l’ériger aux Terrasses d’Avroy.

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  L’installation de la statue, dès juin 1881, provoque un scandale, car les milieux catholiques traditionnels s’offusquent de la virilité ostensible de l’homme et de la bête.

histoire de liège,terrasses  La caricature ci-dessus représente l’évêque Doutreloux masquant les parties génitales humaines avec la « Gazette de Liége », journal bien-pensant dont le rédacteur en chef s’appelle alors Joseph Demarteau, lequel dénonce, dans ses éditoriaux, l’outrage infligé aux bonnes mœurs. En réaction ironique à cette campagne puritaine, le prénom du journaliste est utilisé pour désigner le dompteur. On parle désormais, en wallon, de « Djôsef » (Joseph) et son « torè » (le taureau).

histoire de liège,terrasses  Lors de l’Exposition universelle de 1905, les attributs mâles du bovidé et de son maître inspirent les fabricants de cartes postales humoristiques.

histoire de liège,terrasses  Ces gamins, au début du XXe siècle, posent calmement devant la célèbre statue. De nos jours, le taureau est devenu la mascotte des étudiants universitaires liégeois, qui célèbrent la « Saint-Torè », trois jours de festivités au cours de la troisième semaine de mars, pour commémorer l’arrivée du printemps. C’est l’occasion de guindailler une dernière fois avant le blocus des examens de juin. L’occasion aussi d’un cortège folklorique et d’un rassemblement rituel aux Terrasses, où il arrive qu’on peigne les parties génitales de l’animal vénéré, comme sur les deux photos qui suivent :
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  Les groupes statuaires des Terrasses associent tous un homme et un animal, le premier dominant l’autre pour l’utiliser à son service. Voici le « Bœuf au repos » (1885) de Léon Mignon, puis le « Cheval dompté » (1884) d’Alphonse de Tombay et le « Cheval de halage » (1885) de Jules Halkin :
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histoire de liège,terrasseshistoire de liège,terrasses  Ce commentaire concerne les deux cartes postales anciennes qui précèdent : 1 = le « Dompteur de taureau » / 2 = le « Bœuf au repos » / 3 = le « Cheval dompté » / 4 = «  le « Cheval de halage ». On peut constater que les bovins se trouvent côté « terre » et les équidés du côté « eau », vers la Meuse, en allusion à leurs spécialités respectives : le labour et le halage.

  À remarquer, sur la deuxième carte postale, le boulevard Frère-Orban* inauguré en 1879 le long d'un chenal portuaire aménagé en remplacement de l'ancien bassin de Commerce (voir autre article). Une passerelle provisoire a été jetée sur le fleuve pendant la construction d'un nouveau pont de Commerce en perspective de l'Exposition universelle de 1905.
*Avocat liégeois, Walthère Frère (1812-1896) se consacre à la vie politique grâce à la fortune de sa femme, Claire-Hélène Orban, riche héritière d’un industriel liégeois. Fondateur du parti libéral en 1846, il va marquer de son empreinte le premier demi-siècle d’indépendance belge. D’abord conseiller communal puis député, il occupe divers postes ministériels (travaux publics, finances, affaires étrangères, chef du gouvernement). Il défend l’État laïc et lutte pour un enseignement public dégagé d’influences religieuses. Il participe à la création de la Banque nationale, du Crédit communal et de la Caisse générale d’épargne et de retraite.

 

histoire de liège,terrassesLes terrasses, le boulevard Frère-Orban et la Meuse (avec son chenal de Commerce) dans les années 1930.

 histoire de liège,terrasses  1930 est l'année où Liège organise (comme Anvers) une exposition internationale à l'occasion du centième anniversaire de l'indépendance belge. Dans le cadre des festivités célébrant l'événement, ce cortège folklorique met en scène Charlemagne et ses preux chevaliers. À l'arrière plan, une partie des Terrasses et la rue Paul Devaux.

histoire de liège,terrasses  Un char Sherman en septembre 1944. Lors de la libération de Liège, les soldats américains manœuvrant aux Terrasses n’ont guère l’occasion d’admirer le fameux « Torè ». La statue, pour la soustraire aux fonderies du Reich, a été cachée dès 1940 dans les caves de l’Académie des Beaux-Arts, emmurée en compagnie de la Vierge de Delcour (fontaine en Vinâve d’Île, près de la place de la Cathédrale).

 

histoire de liège,terrasses  Le boulevard Frère-Orban à l'angle de la rue Lebeau, au début du XXe siècle ▲ et le 19 avril 2015, jour de l'inauguration des nouveaux quais de la rive gauche ▼
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histoire de liège,terrasses  La rue Lebeau au début du XXe, avec l’homogénéité architecturale des résidences bourgeoises construites en 1879-80.

histoire de liège,terrasses  Les premiers immeubles à appartements multiples apparaissent à la charnière des années 1950 et 60. Ils rompent l’unité architecturale de l’ensemble, mais on s’est habitué à cette diversité. Les anciennes maisons de maître étaient conçuespour des familles très fortunées disposant souvent d’une domesticité nombreuse ; elles ne correspondent plus à l’évolution du mode de vie. Les constructions en hauteur répondent à la demande d’une population en constanteaugmentation, avec des logements modernes beaucoup plus faciles et moins onéreux à entretenir et chauffer.

histoire de liège,terrassesLa rue Lebeau en 1962.

histoire de liège,terrassesLe building en construction, rue Devaux, sera terminé en 1961.

histoire de liège,terrasses  Vue aérienne prise vers 1950 (cliquez dessus pour l'agrandir dans une nouvelle fenêtre). À l'avant-plan, l'avenue Rogier et les Terrasses sans le moindre building. Le pont Neuf (futur Kennedy) et celui de Commerce (futur Albert 1er) sont toujours des ouvrages provisoires à la suite des destructions dues à la seconde guerre mondiale.

histoire de liège,terrasses  Cette photo date de la fin des années 1950. Sur la gauche, dans l'axe de l'allée centrale des Terrasses, on distingue le Monument national à la Résistance installé là depuis 1955.

histoire de liège,terrasses                                                            Le mémorial en 2011.

  C'est dès le lendemain de la seconde guerre mondiale que naît l’idée d’instituer en Belgique un site de mémoire en l’honneur de la lutte patriotique clandestine contre l’occupant nazi, lieu de recueillement qui bénéficierait du même statut que la tombe du soldat inconnu à Bruxelles. Tous les mouvements de résistance tombent d’accord pour que ce mémorial soit érigé à Liège, ville qui s’est particulièrement signalée par son héroïsme. La mise en œuvre du monument, au parc d’Avroy, est confiée à l’architecte Paul Étienne et au sculpteur Louis Dupont, déjà connu entre autres pour les bas-reliefs du lycée Léonie de Waha.

histoire de liège,terrasses  Le mémorial est inauguré le 8 mai 1955, en présence du roi Baudouin. Cette photo et la suivante ont la rue Lebeau comme toile de fond :
histoire de liège,terrasses  En contrebas des statues, une urne en bronze contient les cendres de résistants inconnus néerlandophones, recueillies au camp de Flossenburg (ville allemande de Bavière, près de la frontière tchèque). Sur les flancs de ce reliquaire, des figures gravées évoquent la presse clandestine et les services de renseignements. Dans le socle de pierre, sont gravés les blasons des neuf provinces belges de l’époque.

histoire de liège,terrasses  Les deux groupes statuaires représentent la Résistance armée et la Résistance intellectuelle (une présence féminine constitue une exception dans ce genre de monument).

histoire de liège,terrassesLes immeubles de la rue Lebeau vus depuis le parc d’Avroy au début des années 1950.

histoire de liège,terrasses  La même vue en 1969. Le drapeau belge indique l’endroit du monument dédié à la Résistance. Le building à l’angle de la rue Lebeau et de l’avenue Rogier est en cours de construction.

 Terminons par deux vue des Terrasses vers 1960, la première en direction de la Meuse, la seconde en direction du parc d'Avroy :
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19/02/2014

Le jardin d'Acclimatation

Ile_boverie-liege-dreze.jpg         Le parc de la Boverie en 1979 (photo d'André DRÈZE, « 100 vues aériennes d'une ville millénaire »).


  La Boverie est autrefois une vaste zone champêtre composée d'îlots et de pâturages (le lieu tire d'ailleurs son nom des bœufs qu'on y fait paître). Après le réaménagement du réseau fluvial liégeois de 1853 à 1863 (suppression de nombreux bras de l'Ourthe et création de la dérivation de la Meuse), l'endroit devient un quartier chic, avec un parc où les bourgeois aiment flâner.

  Créée en 1862, la Société royale d'horticulture et d'acclimatation obtient de la Ville l'autorisation d'installer un jardin d'acclimatation dans la partie nord du parc. Ce jardin de plaisance, dessiné par l'architecte communal Julien-Étienne Rémont, est inauguré en juin 1865. Les promeneurs découvrent de magnifiques allées serpentant dans un cadre naturel exotique, agrémenté de plans d'eau et de cascades dans les rochers. Des espaces zoologiques ajoutent à l'attrait des lieux, proposant « des quadrupèdes sauvages et galeries d'oiseaux de tous pays et tous plumages ».

bateau-mouche-liege-pont_commerce.jpg   Un bateau-mouche sur la Meuse à la fin du XIXe siècle. À l'arrière-plan, le pont de Commerce (actuellement, le pont Albert 1er) mène au jardin d'Acclimatation dont on aperçoit les frondaisons.

pont_commerce-liege_1905.jpg   Au-delà du pont de Commerce, on aperçoit les immeubles de la place de l'Acclimatation (devenue place d'Italie en 1918). Ci-dessous, la même perspective en 2014, pendant le chantier de réaménagement des quais de la rive gauche de la Meuse.
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Cartes postales colorisées :

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jardin_acclimatation-liege-jet_d_eau.jpg   Le jardin longe la rue du Parc, que l'on reconnaît aussi à l'arrière-plan de la vue ci-dessous (à l'avant-plan : le boulevard Frère-Orban).
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. . . . .

plan-expo_1905-liege-boverie.jpg   En 1905, le parc de la Boverie accueille une partie de l'Exposition universelle de Liège. À cette occasion, le jardin d'Acclimatation est doté d'une entrée monumentale (les deux photos qui suivent) :
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jardin_acclimation-liege-expo_1905.jpgDes pavillons de l'Exposition de 1905 dans le jardin d'Acclimatation.

jardin_acclimatation-liege-meuse.jpg   Le bâtiment que l'on voit sur la gauche de cette photo est une salle des fêtes complétée d'un café-restaurant. Ci-dessous, le même endroit en 1960.
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   Vu sa situation financière peu favorable, la société du jardin d'Acclimatation est mise en liquidation en 1912. Le 1er janvier 1913, la Ville de Liège reprend possession des lieux, qui deviennent partie intégrante du parc public de la Boverie. Pendant longtemps, les Liégeois continueront cependant d'utiliser l'appellation « jardin d'Acclimatation ».

 

jardin_acclimatation-liege-cage_ours_1909.jpgLa cage aux ours à l'époque du jardin d'Acclimatation.

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Quelques animaux du parc de la Boverie dans les années 1950.

jardin_acclimatation-liege-voliere.jpg   Des espaces zoologiques d'antan, il ne reste guère que la volière (cette photo date probablement des années 1950).

boverie-liege-voliere-2014.jpg   La volière en 2014. La tour cybernétique est l’œuvre de Nicolas Schöffer, artiste français d'origine hongroise. Elle a été inaugurée en 1961.

                                                                               . . . . .

 

jardin_acclimatation-liege-meuse-barrage.jpg   La première salle des fêtes du jardin d'Acclimatation. Remarquez le barrage à aiguilles sur le cours de la Meuse.

jardin_acclimatation-liege-construction_palais_fetes.jpg   La salle des fêtes est démolie en 1929. De nouvelles installations sont prévues dans le cadre de l'Exposition internationale de 1930, dont une partie se tiendra dans le parc de la Boverie.

jardin_acclimatation-liege-palais_des_fetes.jpg   Le palais des Fêtes dès 1930, appelé aussi « Le Mosan ». C'est lui qui sera remplacé par le palais des Congrès à la fin des années 1950.

palais_congres-liege-1960.jpg   Le palais des Congrès a été inauguré en septembre 1958. Il est l'œuvre du bureau d'architecture et d'urbanisme « L'Équerre ». Le Sikorsky de la Sabena vient de quitter l'héliport du boulevard Frère-Orban.

                                                                                . . . . .

jardin_acclimatation-liege-entree_1939.jpg   L'entrée monumentale de l'ancien jardin d'Acclimatation, que l'on voit ici en 1939, subsistera jusqu'au chantier du palais des Congrès. Ci-dessous, le même endroit dans les années 1960 (la construction de l'hôtel Holliday Inn ne débutera qu'en 1971).
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