07/05/2014

Le Bois d'Avroy (Cointe, Haut-Laveu)

monulphe decouvrant liege-jean ubaghs-1889.jpg  C'est une légende relative aux origines de Liège qui a inspiré l'artiste liégeois Jean Ubaghs quand il a réalisé cette peinture en 1889.

  La scène se déroule au milieu du VIe siècle. Monulphe, évêque de Tongres-Maastricht, est en déplacement dans son diocèse lorsqu'il tombe en admiration devant une magnifique vallée boisée que traverse un fleuve aux multiples bras ; il prophétise que l'humble bourgade qui y est blottie deviendra une cité illustre.

  Ci-dessous, on retrouve cet épisode dans un extrait de la bande dessinée « Pays de Liège, vie d'une Église », réalisée par Michel Dusart et Vink, éditée en 1984 par l'ISCP-CDD, diocèse de Liège :
saint-monulphe prophetisant sur liege.jpg

  Liège, autrefois, est effectivement entourée d'épaisses forêts, dont celle d'Avroy* sur la rive gauche.
* (Le mot « Avreû », en dialecte wallon, viendrait du latin « arboretum », lieu couvert d’arbres).

  L'antique forêt d'Avroy est défrichée dans la vallée dès le Xe siècle, et dès le XVIe sur les hauteurs, pour faire place aux cultures et pâturages.

  Sur les collines de Cointe et Saint-Gilles, divers lieux-dits rappellent l'existence de cette forêt d'antan, laquelle portait à certains endroits un nom spécifique : le Bois l'Évêque, le Bois d'Avroy, le Bois Saint-Gilles...

plan bois d'avroy-liege-avant 1907.jpg  Ce plan des hauteurs occidentales de Liège nous reporte au tout début du XXe siècle. Le Bois d'Avroy est caractérisé par la houillère éponyme et le domaine de la famille de Laminne (1). Le boulevard de Cointe (2), qu'on appellera Kleyer après 1921, s'arrête au sommet des rues de Joie (3) et des Wallons (4). La rue Bois d'Avroy, à l'époque (5), mène aux Grands Champs (6). Le prolongement du boulevard de Cointe jusqu'à la rue Henri Maus (7), après 1907, modifiera cette configuration.

 

 

 

Le domaine de la famille de Laminne

 


  Il s’agit du vaste domaine que se constitue progressivement la famille de Laminne dès le début du XIXe siècle, à la jonction du Bois l’Évêque et du Bois Saint-Gilles, dans le périmètre des actuels boulevard Keyer, rue des Bruyères, ruelle des Waides et rue Julien d’Andrimont. La propriété comprend des jardins potagers, des pâturages et des houblonnières. Le sous-sol, lui, est riche en charbon, et les de Laminne, impliqués dans le développement industriel de la région, s’investissent dans les charbonnages en plein essor.

  À la fin du XIXe siècle, les maîtres du lieu font construire un élégant château de style Louis XVI, serti dans un parc digne de leur condition :
chateau de laminne-bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg

 

château de laminne-bois d'avroy-liege-après 1944.jpg   Cette vue représente le château de Laminne, au Bois d’Avroy, après les bombardements de mai 1944. Depuis les morcellements du domaine en 1910 et 1912, ces terrains appartiennent à la houillère du Bois d’Avroy (voir titre suivant), et la gentilhommière est habitée par le directeur du charbonnage.

  Au début des années 1960 en effet, le charbonnage a été mis en liquidation et ses biens vendus. À l’emplacement de l’ancien château, sont créés l’école et l’internat Saint-Joseph, gérés par des Sœurs de la Miséricorde. Cet établissement est devenu, depuis 1975, un internat autonome de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

internat-cointe-2013.jpgL'internat de Cointe vu depuis le bloc C des buildings de la rue Julien d'Andrimont.

 

boulevard Keler-bois d'avroy-villa de laminne-liege-1935.jpg  Le boulevard Kleyer en 1935, à l'intersection avec les rues Bois l'Évêque et des Bruyères. La villa qui émerge de la butte boisée a été construite au début du XXe siècle pour servir d'habitation familiale au chevalier Louis de Laminne (1882-1966). La propriété se prolonge, à l’arrière, par quatre hectares de jardins et de bois. C’est ce qui reste du domaine plus vaste ayant appartenu à cette famille au siècle précédent.

  En mai 1944, la villa est endommagée par les bombardements. Sommairement réparée, elle abrite jusqu’en 1947 quelques religieuses du Sacré-Cœur dont le couvent tout proche vient de brûler (voir autre article à ce sujet). Elle renaît dès 1951 pour devenir la résidence familiale de Willy de Laminne (1921 - ), fils de Louis de Laminne, ingénieur puis directeur chez Ferblatil.

villa de laminne-bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  La villa de Laminne à la fin des années 1950.


  Désertée en 1975, dégradée par un incendie dans les années 1980, la propriété reste à l’abandon jusqu’en 1990, quand une société immobilière acquiert le terrain dans l’ambition d’y aménager un gigantesque complexe de prestige, composé de trois groupes de logements, avec parvis animés de fontaines, piscine, courts de tennis, club house et parc luxueux.

villa de laminne abandonnée-bois d'avroy-liege-1990.jpgArticle de presse de 1990, montrant la villa de Laminne à l'abandon.

projet residence bois d'avroy-liege.jpgLe projet ambitieux de la société Codrim (1990).

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(1).jpg

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(2).jpg  La faillite de la société Codrim, en 1992, provoque l’abandon du chantier commencé en bordure de boulevard. Jusqu’en 1999, un début d’ossature en béton, abîmé par les intempéries et envahi par la végétation, défigure le paysage.

residence bois l'eveque-google maps-2009.jpg  En 1995, l’entrepreneur Gillard, engagé depuis le début pour les travaux de construction, rachète le terrain et recherche des partenaires financiers sérieux. Les transactions aboutissent à la création de la SA Immo-Légia, ce qui permet la reprise des activités dès 2000. Un nouveau projet, moins excessif est mis en chantier. Terminée en 2001, la résidence Bois l’Évêque comporte des appartements de standing et des espaces pour professions libérales.

 

 

 

La houillère du Bois d'Avroy

 


  Le défrichage des collines occidentales de Liège, au Moyen Âge, libère certes des terrains pour permettre aux cultivateurs d’y développer leurs activités, mais il met aussi à jour de nombreux endroits où l’on trouve de la houille. Au début, le charbon est ramassé à ciel ouvert là où la veine affleure, puis à partir du XIIIe siècle, se généralise l’utilisation de puits appelés « bures », que concèdent moyennant redevance les grands propriétaires terriens (dont les princes-êvêques et abbayes).

  Quand les profondeurs atteintes exigent de se débarrasser des eaux d’infiltration, on creuse des areines, galeries d’écoulement qui ont leur orifice de sortie dans le fond de la vallée. Un document du XIVe siècle, par exemple, mentionne les eaux en provenance des Bois l’Évêque et d’Avroy, lesquelles débouchent dans les campagnes des Guillemins, où elles irriguent des cultures et alimentent les douves de demeures seigneuriales, avant d’aller se jeter dans la Meuse via un fossé longeant l’actuelle rue Paradis.

 

bures-charbonnages-liege-cointe-sclessin-1831.jpg  Ce dessin de Pol Schurgers présente la situation des anciennes bures en 1831, par rapport aux voiries actuelles. Les numéros indiquent les grands charbonnages de la fin du XIXe siècle : le Bois d’Avroy (1), le Val Benoît (2), le Perron (3), le Grand-Bac (4) et le Piron (5).

  Dès la fin du XVIIIe siècle, l’évolution des pompes à vapeur permet d’exploiter le sous-sol à des profondeurs de plus en plus importantes. Les petites concessions se regroupent pour s’organiser en sociétés plus puissantes. Ainsi, une association d’industriels (Rossius, de Laminne, Élias, Rosen, Cockerill et autres) aboutit dès 1827 au développement du site houiller du Bois d’Avroy, encastré dans le domaine appartenant à la famille de Laminne.

bois d'avroy-liege-houillere fin XIXe.jpg                                  Ci-dessus et ci-dessous, la houillère du Bois d’Avroy d'antan.
houillere bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg  
  Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le charbon est acheminé dans la vallée, à proximité de la gare des Guillemins, à l’aide d’un plan incliné automoteur aménagé entre les rues de Joie et Bois l’Évêque : les berlines pleines qui descendent, entraînées par leur poids, font remonter les berlines vides. Quant aux matériaux stériles (on appelle ainsi les terres extraites contenant peu de minerai utile), ils sont déversés sur le terril de la rue du Terris.

houillere bois d'avroy-liege-plan 1832.jpg  Le chemin marqué 1, du Bois l’Évêque aux Grands Champs de Saint-Gilles, préfigure le boulevard Kleyer. En 2, on reconnaît la configuration de l’actuelle rue Bois d’Avroy, avec en 3 la houillère du même nom. En 4, le cercle représente le terril qui a donné son nom à la rue du Terris*, dont la configuration autrefois (5) était bien différente de celle d’aujourd’hui. * Le mot wallon « tèrris » a été francisé en « terri » ou « terril » pour désigner un crassier où l’on entasse les déchets d’extraction à proximité d’un puits de mine.

  Au début du XIXe siècle, la ruelle de Joie (6) n’est qu’un sentier bordé de taillis, et la rue Bois l’Évêque s’appelle toujours le thier du Boute-li-cou (7)*.
* Expression wallonne signifiant « boute le cul », allusion pittoresque à la partie du corps que l’on met en évidence en se penchant pour gravir cette pente raide.

  Le tracé coloré en gris est le plan incliné construit pour acheminer les bennes vers la vallée. En (8), c’est la paire Sainte-Véronique, étape où le charbon est épierré mais aussi vendu au détail, à l’emplacement de l’actuelle rue des Abeilles.


  En 1885, est constituée la SA Charbonnage du Bois d’Avroy, qui absorbe deux ans plus tard les houillères du Val Benoît, du Grand Bac et du Perron. Bientôt, le puits du Bois d’Avroy ne sert plus qu’au personnel et à la logistique. Chargé dans des wagonnets que tracte une petite locomotive à benzine, le charbon est sorti de la mine par une galerie située à quatre-vingts mètres de profondeur et aboutissant au lieu-dit Sous-les-Vignes, au pied de la colline à Tilleur, près de voies ferrées et de la Meuse. Le système du plan incliné, du côté du Laveu, est d’ailleurs supprimé à la suite de l’aménagement de la colline de Cointe en prévision de l’Exposition universelle de 1905.

 

houillere bois d'avroy-liege.jpg   Le dessin ci-dessus représente le charbonnage du Bois d’Avroy vers 1910-1920. Le site cessera ses activités en 1939, vingt ans avant celui du Val Benoît.

  En septembre 1961, l’Office national de l’emploi* installe un centre de préformation dans les bâtiments de l’ancien charbonnage, dont une grande partie, quelques années plus tard, sont remplacés par des locaux plus modernes. Au départ, les apprentissages se prodiguent notamment dans les domaines de la tôlerie, du soudage, de l’ajustage, de la maçonnerie et de la menuiserie.
* Au départ, c’est l’ONEM qui organise certaines formations. Le Forem n’apparaîtra qu’en 1989, après la régionalisation de l’institution.

forem abandonne-liege-bois d'avroy-2012.jpg  Désertés par le Forem depuis février 2012, les lieux sont actuellement en vente. Les bâtiments marqués d’une flèche datent de l’époque du charbonnage (on les retrouve donc sur le dessin précédant cette photo). À l’emplacement de la croix, se trouvait le local de machinerie de la dernière belle-fleur opérationnelle.

 

 

 

L'actuel domaine du Bois d'Avroy

 


  Au lieu-dit Bois d’Avroy, un vaste complexe d’immeubles à appartements est érigé de 1967 à 1979 sur les terrains champêtres qui jouxtent la houillère d’antan. Un chemin existant donne naissance en 1970 à la rue Julien d’Andrimont, du nom d’un bourgmestre de Liège au XIXe siècle.

bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  Le Bois d’Avroy à la fin des années 1950. Autour des prairies concernées par le projet immobilier (1), on peut identifier la villa de Laminne (2), le dessus des rues de Joie et des Wallons (3), le boulevard Kleyer (4), la rue Bois d’Avroy (5) et le site du charbonnage abandonné (6).

 
Ci-dessous, les différents blocs du domaine résidentiel en 2009 (le Forem est toujours en activité), traversé par la rue Julien d'Andrimont :
domaine du bois d'avroy-liege-bing maps.jpg

bois d'avroy-liege-1967.jpgL'entrée du Bois d'Avroy au milieu des années 1960. Ci-dessous, le même endroit actuellement :bois d'avroy-liege-2014.jpg

 

publicite baudoux-journal la meuse-liege.jpg  C’est un certain Jean Baudoux, promoteur à Marcinelle, qui entame ce chantier colossal après avoir acheté en 1966 une partie des terrains du charbonnage en liquidation. Il agit pour le compte de l’Office national des pensions*, à la recherche d’un profitable investissement financier.
* Il s’agit à l’époque de la Caisse nationale de pension pour employés, intégrée depuis lors dans l’Office national des pensions pour travailleurs salariés.

 Quatre blocs d’immeubles sont prévus. La société Baudoux tombera en faillite pendant l’édification du second, que devra terminer une autre firme carolorégienne. Dans la seconde moitié des années 1970, les blocs restants seront construits par une association momentanée d’entrepreneurs dans laquelle figure la firme liégeoise Moury.

domaine bois d'avroy-liege-2013.jpg  Les blocs A et B vus depuis le toit du bloc C. Ils ont été réalisés de 1967 à 1971 selon les plans des architectes Jean Poskin et Henri Bonhomme, auteurs à la même époque de la Cité administrative et de la tour Kennedy.

 

journal la meuse-novembre 1983.jpg
  Le 8 novembre 1983 vers 1 heure du matin, un tremblement de terre de magnitude 4,9 sur l’échelle de Richter ébranle la région liégeoise, privant de logement de nombreux habitants. Dans le domaine du Bois d’Avroy, des centaines d’appartements sont toujours inoccupés dans les blocs C et D, pourtant terminés depuis cinq ou six ans. Réquisitionnés par les autorités communales, ils vont abriter pendant des mois jusqu’à près de mille sinistrés, la plupart d’origine immigrée, issus des quartiers populaires de Saint-Nicolas, Glain et Montegnée, quartiers les plus touchés vu la vétusté de l’habitat et la fragilité du sous-sol minier. Ci-dessus, le bloc C où la Croix-Rouge accueille les familles victimes du séisme.

  Quand l’Office national des pensions revendra ses biens en 1989, plusieurs sociétés immobilières se succéderont pour réhabiliter les lieux, dégradés par les occupants éphémères de 1983, puis restés longtemps à l’abandon. Actuellement, avec la grande majorité des appartements vendus à des particuliers, le bloc C est devenu une copropriété tout comme les blocs A et B. Le bloc D est en partie occupé par une maison de repos pour personnes âgées.

bois d'avroy-liege-2013.jpgLes blocs A (au milieu) et D (à droite) vus depuis le bloc C.

 

03/03/2014

Mes deux livres chez Noir Dessin Production

Cliquez sur les couvertures pour accéder à davantage de renseignements
et découvrir des extraits des livres :


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L'histoire d'anciens bras de la Meuse devenus grands boulevards.

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Une promenade historique le long des boulevards Kleyer, Hillier et Sainte-Beuve.

25/02/2014

Le mémorial interallié de Cointe

   On parle beaucoup de ce mémorial à propos des commémorations, en août 2014, du centenaire de la première guerre mondiale. Il est même question, pour la circonstance, d'installer un phare au sommet du célèbre monument.

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   Le point de repère pour situer la colline de Cointe est immanquablement ce mémorial qui émerge de l’horizon boisé, visible à des kilomètres à la ronde. L'ensemble majestueux, que l'on voit ci-dessous à la fin des années 1930 et pendant la campagne de restauration de 2007-2008, est composé d’une tour civile élancée et d’une église imposante.

memorial-cointe-1937 et 1998.jpgmemorial-cointe-liege-fin des annees 30.jpg   Ci-dessus, le mémorial de Cointe vu des Guillemins à la fin des années 1930 (avec la gare telle qu'elle a existé de 1863 à 1956).


  C’est au début des années 1920 que la Fédération interalliée des anciens combattants envisage la création, dans un pays fortement touché par le conflit, d’un complexe commémoratif à la gloire des soldats alliés morts au cours de la guerre mondiale qui vient de s’achever.

  En 1925, le choix final se porte sur la Belgique, et sur Liège en particulier, première ville en 1914 à s’être opposée efficacement à l’envahisseur, grâce notamment à la résistance héroïque de ses forts. Un comité international, placé sous la présidence de la princesse de Mérode, est constitué pour mener l’entreprise à bon terme, en sollicitant des souscriptions privées et publiques dans les États concernés.

  Le premier emplacement envisagé est situé à Fétinne, au confluent de la Meuse et de l’Ourthe, là où se trouvait le quartier du Vieux-Liège lors de l’Exposition universelle de 1905. Mais les organisateurs apprennent que les milieux catholiques liégeois préparent la construction, sur la colline de Cointe, d’un centre de pèlerinage consacré au Sacré-Cœur de Jésus, en reconnaissance de la protection divine dont le Pays de Liège a bénéficié durant les années d’occupation. À cette fin, l’ASBL « Monument régional du Sacré-Cœur », créée en 1923 sous l’égide de l’évêché, a d’ailleurs acquis un terrain dans le quartier Saint-Maur.

  Les deux initiatives prévoyant un édifice religieux 1, leurs responsables entament des pourparlers pour trouver une solution à ce préjudiciable double-emploi. Un accord d’association est finalement conclu : les projets sont fusionnés et l’implantation cointoise retenue.

  Les idées se multiplient quant à l’aspect du futur mémorial. La conception de l’ouvrage est soumise à un concours d’architectes, que remporte haut la main l’Anversois Joseph Smolderen (1889-1973), lequel participe à l’essor de l’Art déco dans les années 1920.

 

sacre-coeur-cointe.jpg   Parmi les projets architecturaux non retenus, figurait cette église du Sacré-Cœur surmontée d’une imposante statue du Christ, comme le désiraient initialement les autorités ecclésiastiques. Avant même que naissent les idées de centre de pèlerinage ou de mémorial, il était d’ailleurs question d’élever une statue monumentale du Sacré-Cœur au centre de l’étang du parc privé de Cointe.

memorial-cointe-projet_smolderen.jpgUn premier projet de l'architecte Joseph Smolderen.

chateau_tart-castel-cointe.jpg   Le terrain sur lequel on choisit d’implanter le mémorial est une ancienne propriété de la famille Tart-Beaujean, domaine arboré entourant une demeure néo-classique bâtie en 1883, que l’on appelle le château Tart ou encore le Castel. C’est en 1924 que l’ASBL cointoise « Monument régional du Sacré-Cœur » l’acquiert avec l’intention première d’y fonder un centre de pèlerinage dédié au Christ et à l’amour divin qu’il prodigue.

memorial-chateau_tart-cointe.jpg   Le Castel et le mémorial sur des cartes postales anciennes. Sur la seconde, le toit de l'immeuble a été camouflé par de la végétation dessinée. L'édifice religieux de style néo-byzantin est appelé à devenir l'église paroissiale de Cointe, consacrée à Notre-Dame de Lourdes et au Sacré-Cœur (on la qualifie à tort de basilique, car aucune autorité ecclésiastique ne lui a conféré ce titre).

memorial_cointe_premier_coup_de_pelle_1928.jpg   Le chantier du mémorial est confié aux firmes liégeoises Hallet et Poismans. C’est le 4 septembre 1928 qu'un certain colonel Brown, vice-président de la British Legion, donne le premier coup de pelle symbolique.

 

memorial-cointe-murs_soutenement.jpg  Vu le choix de son emplacement sur la colline de Cointe, à cause des dénivellations et des antécédents miniers du terrain*, d’importants travaux s’imposent pour consolider le sol : remblais , injections de mortier, construction de murs de soutènement...

* Les anciennes galeries de charbonnage ont aussi causé des problèmes à la fin du XXe siècle lors du percement du tunnel autoroutier sous la colline.

memorial-cointe-construction-clham.jpg   La tour du monument civil, haute de septante-cinq mètres (culminant à cent trente-cinq mètres au-dessus du niveau de la Meuse), est construite comme un gratte-ciel Art déco, composée de segments empilés de dimensions décroissantes, avec une ossature en béton armé et un revêtement de pierres de France.

memorial-cointe-construction-1934.jpg   Le chantier du mémorial en août 1934 (photo prise depuis le boulevard Kleyer, avec à l’avant-plan les maisons de la rue de Cointe devenue la rue Albert Mockel). L’église attend sa coupole extérieure qui supportera treize tonnes de feuilles de cuivre, métal en provenance du Katanga (Congo belge) et laminé dans les usines Cuivre et Zinc de Chênée.

memorial-cointe-coupole.jpg   Ci-dessus, le coffrage de la coupole intérieure. Ci-dessous, le dôme extérieur et le paysage environnant, avec notamment le couvent-pensionnat des Filles de La Croix qui fait l'objet d'une autre note.

cointe-depuis-basilique.jpg

 

memorial-cointe-inauguration_eglise_sacre-coeur.jpg   C'est le 22 mars 1936 que le sanctuaire est béni par le vicaire général Simenon. L'église est ouverte au culte bien que le manque de fonds n'ait pas permis de concrétiser le projet initial dans sa totalité.

memorial-cointe-inauguration_tour_civile_1937.jpg   Au pied de la tour, un escalier d’honneur en hémicycle conduit en contrebas à une esplanade circulaire bordée de huit pylônes, salle en plein air que jouxte une grande cour d’honneur rectangulaire. C'est là que se déroule, le 20 juillet 1937, l'inauguration officielle de l'infrastructure civile, elle aussi inachevée. La cérémonie a lieu en présence du roi Léopold III, accompagné de son frère Charles, comte de Flandre.

 

leopold III et papa Merx_cointe_1937.jpg   À la cérémonie d’inauguration, sont invités d’anciens combattants. Le souverain a l’occasion de serrer la main de « Papa » Merx et de l’aumônier militaire Henri de Groote. Le Liégeois Pierre Merx (1849-1938) avait 65 ans quand les troupes allemandes ont envahi la Belgique le 4 août 1914. Faisant valoir sa santé de fer et son passé militaire (il était affecté à la surveillance des frontières lors de la guerre franco-allemande de 1870), ce patriote a réussi à se faire engager au 1er régiment de volontaires ; il a exigé de combattre sur le front, où il s'est conduit en héros.

 

memorial-cointe-liege-1937.jpg   Le mémorial à la fin des années 1930, vu depuis les voies ferrées du côté des rues Mandeville et Marcel Thiry. La tour effilée et l’église massive, les Liégeois prennent l’habitude de les surnommer Laurel et Hardy, duo comique américain célèbre à l’époque.

  Il est déjà prévu, à l'époque, d'installer un phare giratoire au sommet de l'édifice civil, mais les menaces de guerre mettront un terme au projet.

bombardements_1944.jpg
  En 1944, les bombardiers américains s’acharnent sur les cibles stratégiques que constituent le réseau ferroviaire des Guillemins et de Kinkempois, ainsi que le viaduc de Sclessin et le pont du Val-Benoît.

bombardements-cointe-1944.jpg   Photo exceptionnelle prise en mai 1944 lors du pilonnage du Val-Benoît par des B-26 Marauder de l’USAF. On aperçoit nettement le parc privé de Cointe (1), le mémorial interallié (2), le viaduc de Renory (5) ; les fumées des bombardements masquent le pont ferroviaire du Val-Benoît (3) et la gare de triage de Kinkempois (4).

val_benoit-bombardements_1944.jpg

memorial-cointe-tour_1944.jpg   La tactique du tapis de bombes occasionne de nombreux dégâts collatéraux. La colline de Cointe n’est pas épargnée ; en mai, la tour du mémorial est éventrée.


  En 1949, la partie civile du site commémoratif devient la propriété de l’État, qui entreprend enfin des opérations de sauvegarde de 1962 à 1968. La direction du chantier est confiée à l’architecte liégeois Georges Dedoyard. Au terme de cette réfection, une nouvelle inauguration s’impose ; elle a lieu le 20 novembre 1968, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’Armistice, en présence du roi Baudouin et de la reine Fabiola.

 

(à suivre)

06/02/2014

Le couvent du Sacré-Cœur, au Bois l'Évêque

boulevard_cointe-parc-villa_de_laminne.jpg   Cette carte postale montre le boulevard de Cointe (renommé Kleyer après 1921) au début du XXe siècle. La villa, sur la butte à l'arrière-plan, est celle de la famille de Laminne, que nous retrouvons sur la vue suivante :boulevard_kleyer-villa_de_laminne-cointe-1935.jpg   Le boulevard Gustave Kleyer en 1935, à son intersection avec les rues Bois l'Évêque (à droite) et des Bruyères (à gauche). À l'emplacement désigné par la flèche, se trouve aujourd'hui un Carrefour Market du groupe Mestdagh.
google_maps_2.jpg  Dans le fond à gauche de la vue ci-dessus, on aperçoit le premier immeuble du complexe de logements sociaux fondés dans les années 1960 par la Maison liégeoise.

  Avant 1944, existait à ce endroit un vaste parc de dix hectares qui servait d'écrin à un château transformé en couvent :
pensionnat-sacre_coeur-cointe_2.jpg

  Au début du XIXe siècle, il s'agit d'un domaine où vit un riche lieutenant-général britannique, lord Crewe, fort remarqué par ses excentricités et folles dépenses. Sa résidence, le château dit du Bois l’Évêque, est entourée de magnifiques jardins.

  Cette propriété finit par appartenir à la famille Lamarche, puis en 1835 à la baronne Émilie D’Hooghsvorst, née d’Oultremont de Warfusée, fondatrice de l’ordre des Dames réparatrices. Cette dernière fait transformer la chapelle du château en très belle église, consacrée en 1853 par l’évêque de Liège Théodore-Alexis de Montpellier.

  En 1865, le bien est acheté par une communauté des Dames du Sacré-Cœur. Les religieuses ouvrent une école gratuite qui compte bientôt une centaine d’élèves, auxquelles elles dispensent un enseignement fondamental et professionnel. En 1866, elles inaugurent un pensionnat pour jeunes filles de la haute bourgeoisie, institution dont la réputation franchira nos frontières.

 

pensionnat-sacre_coeur-cointe_1.jpgVue générale du couvent-pensionnat.

parc-pensionnat-sacre_coeur-cointe.jpgLes jardins à l'anglaise.

entree-pensionnat-sacre_coeur-cointe.jpgL'entrée de l'ancien château.

pensionnat-sacre_coeur-cointe_3.jpg   Conçus par l'architecte Joliet, les bâtiments de gauche ont été ajoutés au château pour répondre aux besoins de l'internat.

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pensionnat-sacre_coeur-cointe-annees_1930.jpgLe couvent-pensionnat du Sacré-Cœur vu depuis la rue des Bruyères.

incendie-pensuinnat-sacre_coeur-cointe-1944.jpg  Le couvent du Sacré-Cœur est malheureusement ravagé par un incendie accidentel en février 1944. Abandonné, le domaine est racheté dix ans plus tard par la Maison liégeoise, société de logement social qui y construit, de 1961 à 1968, toute une cité d’habitations modernes dans un cadre verdoyant.

logements_sociaux_bois_l_eveque-cointe.jpg   La métamorphose de l’ancien domaine religieux est confiée au bureau d’architecture l’Équerre, connue à cette époque pour ses réalisations modernistes comme le palais des Congrès (1956-1958) du parc de la Boverie, en bord de Meuse.

  Le plan d’occupation du terrain prévoit une circulation automobile réduite à l’accès local, ainsi que la sauvegarde d’espaces verts et la création de grandes zones piétonnières. L’habitat se veut aéré, constitué d’un mélange de maisons unifamiliales et de petits blocs d’appartements, avec certains rez-de-chaussée destinés au commerce de proximité.

  Tous les points du projet initial n’ont pas été réalisés. En outre, la vente des maisons individuelles à des particuliers, qui les ont rénovées ou transformées à leur gré, a quelque peu rompu l’homogénéité esthétique de l’ensemble.

 

 

15:35 Écrit par Claude WARZÉE dans Cointe | Tags : histoire de liège, cointe, couvent du sacré-coeur, bois l'évêque | Commentaires (1) |  Facebook |

22/01/2014

Le pensionnat des Filles de la Croix à Cointe, devenu le Chanmurly

   En 1903, la congrégation des Filles de la Croix achète à Cointe, près dela place du Batty, des terrains appartenant aux familles Roberti et de Lamotte. Elle y fait construire un couvent, complété d’un pensionnat d’école moyenne pour jeunes filles de la bonne société. Les plans dressés par les architectes Grisard et Lansberg sont mis en œuvre par l’entrepreneur Victor Ernotte.

  L’établissement accueille ses « premières demoiselles » en octobre 1905 : cinquante-six internes et dix demi-pensionnaires. Le mois suivant, l’évêque de Liège Martin Hubert Rutten bénit solennellement le pensionnat, baptisé « Maria Immaculata ».

pensionnat-place du batty-cointe-1904.jpg   La place du Batty au tout début du XXe siècle. La plus grande des maisons blanches, devant la façade sud-est du pensionnat, constitue l'école de ménage. À l'avant-plan, on aperçoit un terrain non bâti et une villa du parc privé créé à la fin du XIXe siècle. 

  À titre de comparaison, la photo suivante présente le même endroit vers 1925, avec cette fois le boulevard Gustave Kleyer et la barrière d'entrée du parc privé (fermée la nuit).
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rond-point_batty_chanmurly-cointe-2000.jpgLe même endroit en 2000, pendant la construction du complexe immobilier Chanmurly.

pensionnat-maria immaculata-façade-cointe.jpgLa façade sud-est du couvent-pensionnat au début du XXe siècle.

pensionnat-maria-immaculata-entree principale-cointe.jpgL'entrée principale.

pensionnat-ecole menagere-cointe.jpg  À gauche, c'est l'école ménagère vue d'un étage du pensionnat. À droite, entre les arbres, on aperçoit un morceau de la rue du Batty. Dans le fond, on distingue vaguement le parc privé et l'une ou l'autre de ses villas. Ci-dessous, la même plongée en 2012.
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pensionnat-cointe-eleves 1908-1909.jpgLa promotion 1908-1909.

pensionnat-cointe-esplanade.jpgBadminton et croquet sur l'esplanade.

pensionnat-cointe-cours de menage.jpgLes cours de ménage.

pensionnat-cointe-dortoir.jpgUn des dortoirs.

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pensionnat-cointe-vergers.jpgLes vergers.

pensionnat-cointe-parc.jpgLes allées du parc.

pensionnat-cointe-grotte ND lourdes.jpgLa grotte Notre-Dame de Lourdes.

 

pensionnat-cointe-espace_jeu.jpgL'espace jeux.

pensionnat-cointe-etude sous les arbres.jpgL'étude sous les arbres.

pensionnat-cointe-site expo 1905.jpg   Au-delà du verger, s'étend le site abandonné de l'Exposition universelle de 1905, qui vient de se terminer. Cet espace deviendra la plaine des Sports de Cointe.

exposition_1905-cointe.jpg   Lors de l'Exposition universelle de 1905, cet endroit de Cointe a servi aux manifestations de plein air, comme ici une fête de gymnastique. Au-dessus du palais de l'Horticulture, on voit dépasser la pointe du couvent des Filles de la Croix.

pensionnat-cointe-kiosque expo 1905.jpg1907. Le kiosque (aujourd'hui disparu) est un vestige de l'Exposition universelle.


  En 1939, les menaces de guerre réduisent les effectifs de l'internat, car celui-ci compte beaucoup de jeunes filles étrangères (anglaises, allemandes) qui retournent dans leurs pays. Dès 1942, pour faire face aux difficultés financières, les religieuses accueillent les « enfants du juge », placés ou abandonnés. L’appellation « Chanmurly » qui désigne l’établissement proviendra de la contraction des prénoms de trois assistantes sociales : Chantal, Muriel et Lily (Liliane).

pensionnat-cointe-plaine des sports-1954.jpgLe Chanmurly et la plaine des Sports en 1954. Ci-dessous, en 2007.plaine des sports-cointe-2007.jpg


  Ce sont encore des problèmes budgétaires, en 1977, qui contraignent les Filles de la Croix à cesser leurs activités et à vendre leur domaine, qu’acquiert la ville de Liège.

 
Étrangement, le bien est laissé à l’abandon, même après sa cession en 1989 à la société immobilière Baumanco. Squattés et vandalisés, les bâtiments se dégradent considérablement, constituant un détestable chancre urbain ; il faut attendre 1992 pour qu’on entame certaines démolitions. La compagnie de lotissements Lotinvest reprend l’affaire en 1996. Elle entreprend le déblaiement du site, puis la construction d’un centre commercial surmonté d’appartements de standing. Ce qui reste du couvent est rénové et aménagé en bureaux. Vers l’arrière, dans les espaces arborés, est aménagé un clos résidentiel d’une douzaine de maisons unifamiliales.

place du batty-cointe-1992.jpgLe chancre de la place du Batty en 1992, quand commencent les travaux de démolition.

ruines-chanmurly-cointe-1998.jpgCe qui reste de l'ancien pensionnat en 1998.

chantier-chanmurly-cointe-2000.jpg  La rénovation du Chanmurly, en 2000, est confiée à l’architecte bruxellois Joël Claisse. Réalisée dans le respect de l’architecture d’origine, avec toutefois un ajout d’éléments modernes, elle obtiendra en 2002 le grand prix de l’urbanisme de la ville de Liège.

  On aperçoit aussi, sur cette photo, les fondations du complexe résidentiel et commercial qui s'élève aujourd'hui à l'angle de la place du Batty et du boulevard Kleyer. Conçu par le bureau d’architectes liégeois Séquences, le projet a été mis en œuvre par l’entreprise Thomas & Piron.