07/05/2014

Le Bois d'Avroy (Cointe, Haut-Laveu)

monulphe decouvrant liege-jean ubaghs-1889.jpg  C'est une légende relative aux origines de Liège qui a inspiré l'artiste liégeois Jean Ubaghs quand il a réalisé cette peinture en 1889.

  La scène se déroule au milieu du VIe siècle. Monulphe, évêque de Tongres-Maastricht, est en déplacement dans son diocèse lorsqu'il tombe en admiration devant une magnifique vallée boisée que traverse un fleuve aux multiples bras ; il prophétise que l'humble bourgade qui y est blottie deviendra une cité illustre.

  Ci-dessous, on retrouve cet épisode dans un extrait de la bande dessinée « Pays de Liège, vie d'une Église », réalisée par Michel Dusart et Vink, éditée en 1984 par l'ISCP-CDD, diocèse de Liège :
saint-monulphe prophetisant sur liege.jpg

  Liège, autrefois, est effectivement entourée d'épaisses forêts, dont celle d'Avroy* sur la rive gauche.
* (Le mot « Avreû », en dialecte wallon, viendrait du latin « arboretum », lieu couvert d’arbres).

  L'antique forêt d'Avroy est défrichée dans la vallée dès le Xe siècle, et dès le XVIe sur les hauteurs, pour faire place aux cultures et pâturages.

  Sur les collines de Cointe et Saint-Gilles, divers lieux-dits rappellent l'existence de cette forêt d'antan, laquelle portait à certains endroits un nom spécifique : le Bois l'Évêque, le Bois d'Avroy, le Bois Saint-Gilles...

plan bois d'avroy-liege-avant 1907.jpg  Ce plan des hauteurs occidentales de Liège nous reporte au tout début du XXe siècle. Le Bois d'Avroy est caractérisé par la houillère éponyme et le domaine de la famille de Laminne (1). Le boulevard de Cointe (2), qu'on appellera Kleyer après 1921, s'arrête au sommet des rues de Joie (3) et des Wallons (4). La rue Bois d'Avroy, à l'époque (5), mène aux Grands Champs (6). Le prolongement du boulevard de Cointe jusqu'à la rue Henri Maus (7), après 1907, modifiera cette configuration.

 

 

 

Le domaine de la famille de Laminne

 


  Il s’agit du vaste domaine que se constitue progressivement la famille de Laminne dès le début du XIXe siècle, à la jonction du Bois l’Évêque et du Bois Saint-Gilles, dans le périmètre des actuels boulevard Keyer, rue des Bruyères, ruelle des Waides et rue Julien d’Andrimont. La propriété comprend des jardins potagers, des pâturages et des houblonnières. Le sous-sol, lui, est riche en charbon, et les de Laminne, impliqués dans le développement industriel de la région, s’investissent dans les charbonnages en plein essor.

  À la fin du XIXe siècle, les maîtres du lieu font construire un élégant château de style Louis XVI, serti dans un parc digne de leur condition :
chateau de laminne-bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg

 

château de laminne-bois d'avroy-liege-après 1944.jpg   Cette vue représente le château de Laminne, au Bois d’Avroy, après les bombardements de mai 1944. Depuis les morcellements du domaine en 1910 et 1912, ces terrains appartiennent à la houillère du Bois d’Avroy (voir titre suivant), et la gentilhommière est habitée par le directeur du charbonnage.

  Au début des années 1960 en effet, le charbonnage a été mis en liquidation et ses biens vendus. À l’emplacement de l’ancien château, sont créés l’école et l’internat Saint-Joseph, gérés par des Sœurs de la Miséricorde. Cet établissement est devenu, depuis 1975, un internat autonome de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

internat-cointe-2013.jpgL'internat de Cointe vu depuis le bloc C des buildings de la rue Julien d'Andrimont.

 

boulevard Keler-bois d'avroy-villa de laminne-liege-1935.jpg  Le boulevard Kleyer en 1935, à l'intersection avec les rues Bois l'Évêque et des Bruyères. La villa qui émerge de la butte boisée a été construite au début du XXe siècle pour servir d'habitation familiale au chevalier Louis de Laminne (1882-1966). La propriété se prolonge, à l’arrière, par quatre hectares de jardins et de bois. C’est ce qui reste du domaine plus vaste ayant appartenu à cette famille au siècle précédent.

  En mai 1944, la villa est endommagée par les bombardements. Sommairement réparée, elle abrite jusqu’en 1947 quelques religieuses du Sacré-Cœur dont le couvent tout proche vient de brûler (voir autre article à ce sujet). Elle renaît dès 1951 pour devenir la résidence familiale de Willy de Laminne (1921 - ), fils de Louis de Laminne, ingénieur puis directeur chez Ferblatil.

villa de laminne-bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  La villa de Laminne à la fin des années 1950.


  Désertée en 1975, dégradée par un incendie dans les années 1980, la propriété reste à l’abandon jusqu’en 1990, quand une société immobilière acquiert le terrain dans l’ambition d’y aménager un gigantesque complexe de prestige, composé de trois groupes de logements, avec parvis animés de fontaines, piscine, courts de tennis, club house et parc luxueux.

villa de laminne abandonnée-bois d'avroy-liege-1990.jpgArticle de presse de 1990, montrant la villa de Laminne à l'abandon.

projet residence bois d'avroy-liege.jpgLe projet ambitieux de la société Codrim (1990).

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(1).jpg

chantier residence bois l'eveque-liege-1992(2).jpg  La faillite de la société Codrim, en 1992, provoque l’abandon du chantier commencé en bordure de boulevard. Jusqu’en 1999, un début d’ossature en béton, abîmé par les intempéries et envahi par la végétation, défigure le paysage.

residence bois l'eveque-google maps-2009.jpg  En 1995, l’entrepreneur Gillard, engagé depuis le début pour les travaux de construction, rachète le terrain et recherche des partenaires financiers sérieux. Les transactions aboutissent à la création de la SA Immo-Légia, ce qui permet la reprise des activités dès 2000. Un nouveau projet, moins excessif est mis en chantier. Terminée en 2001, la résidence Bois l’Évêque comporte des appartements de standing et des espaces pour professions libérales.

 

 

 

La houillère du Bois d'Avroy

 


  Le défrichage des collines occidentales de Liège, au Moyen Âge, libère certes des terrains pour permettre aux cultivateurs d’y développer leurs activités, mais il met aussi à jour de nombreux endroits où l’on trouve de la houille. Au début, le charbon est ramassé à ciel ouvert là où la veine affleure, puis à partir du XIIIe siècle, se généralise l’utilisation de puits appelés « bures », que concèdent moyennant redevance les grands propriétaires terriens (dont les princes-êvêques et abbayes).

  Quand les profondeurs atteintes exigent de se débarrasser des eaux d’infiltration, on creuse des areines, galeries d’écoulement qui ont leur orifice de sortie dans le fond de la vallée. Un document du XIVe siècle, par exemple, mentionne les eaux en provenance des Bois l’Évêque et d’Avroy, lesquelles débouchent dans les campagnes des Guillemins, où elles irriguent des cultures et alimentent les douves de demeures seigneuriales, avant d’aller se jeter dans la Meuse via un fossé longeant l’actuelle rue Paradis.

 

bures-charbonnages-liege-cointe-sclessin-1831.jpg  Ce dessin de Pol Schurgers présente la situation des anciennes bures en 1831, par rapport aux voiries actuelles. Les numéros indiquent les grands charbonnages de la fin du XIXe siècle : le Bois d’Avroy (1), le Val Benoît (2), le Perron (3), le Grand-Bac (4) et le Piron (5).

  Dès la fin du XVIIIe siècle, l’évolution des pompes à vapeur permet d’exploiter le sous-sol à des profondeurs de plus en plus importantes. Les petites concessions se regroupent pour s’organiser en sociétés plus puissantes. Ainsi, une association d’industriels (Rossius, de Laminne, Élias, Rosen, Cockerill et autres) aboutit dès 1827 au développement du site houiller du Bois d’Avroy, encastré dans le domaine appartenant à la famille de Laminne.

bois d'avroy-liege-houillere fin XIXe.jpg                                  Ci-dessus et ci-dessous, la houillère du Bois d’Avroy d'antan.
houillere bois d'avroy-liege-fin XIXe.jpg  
  Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le charbon est acheminé dans la vallée, à proximité de la gare des Guillemins, à l’aide d’un plan incliné automoteur aménagé entre les rues de Joie et Bois l’Évêque : les berlines pleines qui descendent, entraînées par leur poids, font remonter les berlines vides. Quant aux matériaux stériles (on appelle ainsi les terres extraites contenant peu de minerai utile), ils sont déversés sur le terril de la rue du Terris.

houillere bois d'avroy-liege-plan 1832.jpg  Le chemin marqué 1, du Bois l’Évêque aux Grands Champs de Saint-Gilles, préfigure le boulevard Kleyer. En 2, on reconnaît la configuration de l’actuelle rue Bois d’Avroy, avec en 3 la houillère du même nom. En 4, le cercle représente le terril qui a donné son nom à la rue du Terris*, dont la configuration autrefois (5) était bien différente de celle d’aujourd’hui. * Le mot wallon « tèrris » a été francisé en « terri » ou « terril » pour désigner un crassier où l’on entasse les déchets d’extraction à proximité d’un puits de mine.

  Au début du XIXe siècle, la ruelle de Joie (6) n’est qu’un sentier bordé de taillis, et la rue Bois l’Évêque s’appelle toujours le thier du Boute-li-cou (7)*.
* Expression wallonne signifiant « boute le cul », allusion pittoresque à la partie du corps que l’on met en évidence en se penchant pour gravir cette pente raide.

  Le tracé coloré en gris est le plan incliné construit pour acheminer les bennes vers la vallée. En (8), c’est la paire Sainte-Véronique, étape où le charbon est épierré mais aussi vendu au détail, à l’emplacement de l’actuelle rue des Abeilles.


  En 1885, est constituée la SA Charbonnage du Bois d’Avroy, qui absorbe deux ans plus tard les houillères du Val Benoît, du Grand Bac et du Perron. Bientôt, le puits du Bois d’Avroy ne sert plus qu’au personnel et à la logistique. Chargé dans des wagonnets que tracte une petite locomotive à benzine, le charbon est sorti de la mine par une galerie située à quatre-vingts mètres de profondeur et aboutissant au lieu-dit Sous-les-Vignes, au pied de la colline à Tilleur, près de voies ferrées et de la Meuse. Le système du plan incliné, du côté du Laveu, est d’ailleurs supprimé à la suite de l’aménagement de la colline de Cointe en prévision de l’Exposition universelle de 1905.

 

houillere bois d'avroy-liege.jpg   Le dessin ci-dessus représente le charbonnage du Bois d’Avroy vers 1910-1920. Le site cessera ses activités en 1939, vingt ans avant celui du Val Benoît.

  En septembre 1961, l’Office national de l’emploi* installe un centre de préformation dans les bâtiments de l’ancien charbonnage, dont une grande partie, quelques années plus tard, sont remplacés par des locaux plus modernes. Au départ, les apprentissages se prodiguent notamment dans les domaines de la tôlerie, du soudage, de l’ajustage, de la maçonnerie et de la menuiserie.
* Au départ, c’est l’ONEM qui organise certaines formations. Le Forem n’apparaîtra qu’en 1989, après la régionalisation de l’institution.

forem abandonne-liege-bois d'avroy-2012.jpg  Désertés par le Forem depuis février 2012, les lieux sont actuellement en vente. Les bâtiments marqués d’une flèche datent de l’époque du charbonnage (on les retrouve donc sur le dessin précédant cette photo). À l’emplacement de la croix, se trouvait le local de machinerie de la dernière belle-fleur opérationnelle.

 

 

 

L'actuel domaine du Bois d'Avroy

 


  Au lieu-dit Bois d’Avroy, un vaste complexe d’immeubles à appartements est érigé de 1967 à 1979 sur les terrains champêtres qui jouxtent la houillère d’antan. Un chemin existant donne naissance en 1970 à la rue Julien d’Andrimont, du nom d’un bourgmestre de Liège au XIXe siècle.

bois d'avroy-liege-fin annees 1950.jpg  Le Bois d’Avroy à la fin des années 1950. Autour des prairies concernées par le projet immobilier (1), on peut identifier la villa de Laminne (2), le dessus des rues de Joie et des Wallons (3), le boulevard Kleyer (4), la rue Bois d’Avroy (5) et le site du charbonnage abandonné (6).

 
Ci-dessous, les différents blocs du domaine résidentiel en 2009 (le Forem est toujours en activité), traversé par la rue Julien d'Andrimont :
domaine du bois d'avroy-liege-bing maps.jpg

bois d'avroy-liege-1967.jpgL'entrée du Bois d'Avroy au milieu des années 1960. Ci-dessous, le même endroit actuellement :bois d'avroy-liege-2014.jpg

 

publicite baudoux-journal la meuse-liege.jpg  C’est un certain Jean Baudoux, promoteur à Marcinelle, qui entame ce chantier colossal après avoir acheté en 1966 une partie des terrains du charbonnage en liquidation. Il agit pour le compte de l’Office national des pensions*, à la recherche d’un profitable investissement financier.
* Il s’agit à l’époque de la Caisse nationale de pension pour employés, intégrée depuis lors dans l’Office national des pensions pour travailleurs salariés.

 Quatre blocs d’immeubles sont prévus. La société Baudoux tombera en faillite pendant l’édification du second, que devra terminer une autre firme carolorégienne. Dans la seconde moitié des années 1970, les blocs restants seront construits par une association momentanée d’entrepreneurs dans laquelle figure la firme liégeoise Moury.

domaine bois d'avroy-liege-2013.jpg  Les blocs A et B vus depuis le toit du bloc C. Ils ont été réalisés de 1967 à 1971 selon les plans des architectes Jean Poskin et Henri Bonhomme, auteurs à la même époque de la Cité administrative et de la tour Kennedy.

 

journal la meuse-novembre 1983.jpg
  Le 8 novembre 1983 vers 1 heure du matin, un tremblement de terre de magnitude 4,9 sur l’échelle de Richter ébranle la région liégeoise, privant de logement de nombreux habitants. Dans le domaine du Bois d’Avroy, des centaines d’appartements sont toujours inoccupés dans les blocs C et D, pourtant terminés depuis cinq ou six ans. Réquisitionnés par les autorités communales, ils vont abriter pendant des mois jusqu’à près de mille sinistrés, la plupart d’origine immigrée, issus des quartiers populaires de Saint-Nicolas, Glain et Montegnée, quartiers les plus touchés vu la vétusté de l’habitat et la fragilité du sous-sol minier. Ci-dessus, le bloc C où la Croix-Rouge accueille les familles victimes du séisme.

  Quand l’Office national des pensions revendra ses biens en 1989, plusieurs sociétés immobilières se succéderont pour réhabiliter les lieux, dégradés par les occupants éphémères de 1983, puis restés longtemps à l’abandon. Actuellement, avec la grande majorité des appartements vendus à des particuliers, le bloc C est devenu une copropriété tout comme les blocs A et B. Le bloc D est en partie occupé par une maison de repos pour personnes âgées.

bois d'avroy-liege-2013.jpgLes blocs A (au milieu) et D (à droite) vus depuis le bloc C.