25/12/2014

Le Pont d'Avroy

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  L'appellation « Pont d'Avroy* » rappelle qu'il existait là autrefois un pont enjambant un bras de la Meuse.
*« Avroy », « Avreû » en wallon, viendrait du bas latin « arboretum », servant à désigner un lieu planté d’arbres. Au Moyen Âge, on désigne ainsi la forêt qui, des collines de Saint-Gilles et de Cointe, descend jusqu’à la Meuse.

 Bing Maps.jpgLe lieu-dit Pont d'Avroy de nos jours ▲ et le pont d'Avroy au milieu du XVIIe siècle
(gravure de Julius Milheuser) ▼
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Remémorons-nous le réseau hydrographique liégeoise d'antan grâce à ce plan de 1730 :

hydrographie-meuse-ourthe-liege-1740.jpg  La Meuse se sépare en plusieurs branches à la hauteur de la chapelle du Paradis (1). La flèche représente le tracé actuel, à l’emplacement d’un bras qu’on appelle alors le Polet, mais le cours le plus important à l’époque suit les actuels avenue Blonden (2) et boulevard d’Avroy (3). Aux abords de l’église des Augustins (4), le fleuve se scinde encore : son lit principal préfigure le boulevard Piercot (5), de l'abbaye de Saint-Jacques (6) à  celui des Prémontrés* (7), tandis qu’un diverticule décrit une vaste boucle devenue aujourd’hui les boulevards d’Avroy (8) et de la Sauvenière (9), boucle qui circonscrit le quartier de l’Isle (l’Île) ; dès l’actuelle place de la République française (10), et surtout après le pont d’Île, ce bras se divise en de multiples ramifications, zone remplacée de nos jours par les quartiers Régence et Université (11).
* Siège actuel de l'évêché.

aveline-liege-1689.jpg  Cette vue de Liège en 1689 est l’œuvre du graveur parisien Pierre Alexandre Aveline. Elle présente le quartier de l’Île (1), auquel on peut accéder par le pont d’Avroy (2) ou le pont d’Île (3). En amont du pont d’Avroy, le bras de la Meuse est la rivière d’Avroy (4), qui commence à la hauteur de l’église des Augustins (5), là où le cours principal de la Meuse bifurque par l'actuel boulevard Piercot (6). En aval, il s'agit du canal* de la Sauvenière (7), qui deviendra boulevard dans les années 1840.
* Si le bras de la Sauvenière est souvent qualifié de canal dans les documents anciens, c’est parce que son cours naturel a été aménagé par l’homme dès la fin du Xe siècle, sous le règne du premier prince-évêque Notger.

 

  Le pont d’Avroy, destiné à relier l’Île au faubourg Saint-Gilles, a probablement été construit au XIe siècle. Le chroniqueur Jean d’Outremeuse, en tout cas, signale son existence sous le règne du prince-évêque Réginard (1025-1037). Dès le XIIIe siècle, l’entrée de la ville y est protégée par une porte fortifiée, dans le cadre des nouvelles murailles qui sécurisent désormais le quartier de l’Île.

pont d'avroy-liege-1648.jpg  En 1468, la porte d’Avroy est assiégée et détruite lors du sac de Liège ordonné par Charles le Téméraire. Le pont, lui aussi, subit d’importants dommages. La tradition raconte que cinq ans plus tard, on nettoie toujours le lit de la rivière encombré par des amas de pierres.

aquarelle_liege_XVIe.jpg  L'aquarelle ci-dessus date du XVIe siècle, au cours duquel l’ouvrage souffre de diverses crues et débâcles, notamment en 1514 et 1571.

 
En 1643, le pont ne résiste pas à de terribles inondations, d’autant plus qu’il est fragilisé par les maisons qu’on a laissé construire sur le tablier. Il est à peine restauré, en 1649, quand un autre épisode, guerrier cette fois, va l’ébranler. Cette année-là, le prince-évêque Ferdinand de Bavière, pour mâter une révolte populaire, fait appel à des troupes allemandes commandées par le baron Othon de Spaar. Ce général bavarois fait élever des batteries de canons du côté des actuels Guillemins et ordonne un feu meurtrier en direction du pont d’Avroy.

porte d'avroy-liege-XVIIe.jpg  Reconstitution de la porte d’Avroy au début du XVIIe siècle. On la surnomme la porte « à la voûte noire », car l’arcade donne accès à un couloir étroit et obscur. Le passage est gardé militairement, avec une prison annexe. Des trois tourelles qui surmontent l’édifice, deux se sont écroulées peu après le bombardement de 1649.


  Dès 1808, sous le régime français, le canal de la Sauvenière voit son lit considérablement rétréci avec l’aménagement du quai Micoud*.
* du nom de son concepteur : le baron Charles-Emmanuel Micoud d’Umons, préfet du département de l’Ourthe.

quai micoud_sauveniere_liege_1814.jpg  L'aquarelle ci-dessus (Musée d'Art Religieux et d'Art Mosan, Grand Curtius Liège) date de 1814. On y aperçoit le quai Micoud. Les soldats qui y défilent appartiennent aux troupes prussiennes se préparant à affronter Napoléon.

  La construction du quai Micoud et le rétrécissement du canal ont bien sûr des répercussions sur le pont d’Avroy, qui est limité à une seule arche en 1812. Cette même année, l’ancienne porte fortifiée est détruite, et ses pierres sont utilisées pour renforcer le mur d’eau du quai toujours en construction. Les derniers débris de muraille disparaîtront totalement en 1817.

pont d'avroy-liege-1826.jpg  Le dessin ci-dessus (lavis de Charles Remont d'après Henry Renardy) représente les lieux en 1826. En aval du pont d’Avroy réduit à une seule arche, la rangée d’arbres du quai de la Sauvenière* permet de deviner le tracé de l’étroit canal du même nom. À l’avant-plan, la rivière d’Avroy apparaît plus large, mais moins bien entretenue. Il existait pourtant là, autrefois, au pied de la rue Saint-Gilles, un port où accostaient des nefs marchandes.
* Nouveau nom du quai Micoud depuis la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815.

 

  Au début du XIXe siècle, la rivière d'Avroy et le canal de la Sauvenière sont devenus des égouts à ciel ouvert. La première sera voûtée de 1831 à 1835 ; le second connaîtra le même sort dès 1844.

pont d'avroy-liege-1815.jpg  Ci-dessus, le pont d’Avroy en 1815. Ci-dessous, le même endroit en 1880. L'appellation « Pont d'Avroy » est restée pour désigner ce carrefour à l'intersection des boulevards d'Avroy et de la Sauvenière :
pont d'avroy-liege-1880.jpg  À droite, à l'angle de la rue Pont d'Avroy et du boulevard d'Avroy, il existe un café qu’on a d’abord appelé « des Boulevards » vu la nouvelle configuration des lieux. À gauche, le jardin grillagé et l’urinoir public vont bientôt faire place à un hôtel qu’on appellera le Métropole.

 

pont d'avroy-liege-début XXe.jpg  Ci-dessus, le Pont d'Avroy à l'aube du XXe siècle. À gauche de la rue Pont d'Avroy, se dresse l'hôtel Métropole, que l'on retrouve sur les photos qui suivent :
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hotel metropole-pont d'avroy-liege-debut XXe.jpg  À l'autre angle de la rue Pont d'Avroy, l’ancien café des Boulevards est devenu le café de la Brasserie Grétry (voir photo suivante). Il disparaîtra quand la rue du Pont d’Avroy sera élargie et rectifiée à la veille de l’Exposition universelle de 1905.

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chantier galeries pont d'avroy-liege-1904.jpg  Cette carte postale de 1904-1905 poursuit incontestablement le but de valoriser le boulevard, avec l’hôtel Métropole, le terre-plein arboré, l’arrêt du tramway électrique et son kiosque à journaux… Mais la palissade, sur la droite du document, signale le début d’un chantier, celui d’un bâtiment commercial d’un style novateur : les galeries du Pont d’Avroy.

  C'est le négociant Paul Ollier qui a acheté ce terrain en 1904 pour y faire ériger un bazar. À la veille de l'Exposition universelle de 1905, il sait que le boulevard est le lieu de promenade à la mode et que la rue Pont d'Avroy est appelée à devenir une artère commerçante importante. Comme architecte, il choisit Paul Jaspar, partisan de l'Art nouveau. Des problèmes à propos de l'obtention du permis de bâtir vont retarder le chantier, qui ne commencera qu'en janvier 1905 et durera 7 mois.

galeries du pont d'avroy-liege-1905.jpg▲ Le bâtiment surprend par la modernité de sa construction, qui allie le verre et le métal, l’ensemble présentant une apparence avant-gardiste osée▼
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regina-pont d'avroy-liege-1908.jpg  Dès 1908, on annonce l’ouverture d’un café-restaurant qu'on appellera le Régina, nom qui restera pour désigner l'ensemble de l'immeuble. Est-ce pour « faire moderne » que l’aubette Belle Époque a été remplacée par une espèce de fortin ?

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regina-pont d'avroy-liege-1910.jpg  Le Régina dans toute sa splendeur initiale. On y donne aussi des concerts, et la terrasse, sur le toit, constitue une piste de danse à la mode.

terrasse-regina-liege-1910.jpg  Ces deux élégantes se trouvent sur la terrasse supérieure du Régina. Derrière elles, on aperçoit l'hôtel Métropole... à moins qu'il ne s'agisse déjà du Grand Hôtel Verlhac, puisque l'établissement a changé d'appellation entre 1905 et 1908 semble-t-il. Ci-dessous, un papier à en-tête du Grand Hôtel Verlhac en 1908 :
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regina-hotel verlhac-liege-debutXXe.jpgLe Grand Hôtel Verlhac et le Régina vers 1910.

pont d'avroy-liege-1927.jpg  Dans les années 1920, le Grand Hôtel Verlhac est devenu le Grand Hôtel des Boulevards, rehaussé de deux étages. Quant au Régina, dont le style trop moderne ne plaît déjà pas à tout le monde, il présente une façade recouverte d’envahissantes publicités. À l’approche de l’Exposition internationale de 1930, qui va attirer de nombreux touristes, le conseil communal regrette qu’on ne puisse contraindre le propriétaire à améliorer l’aspect déplorable de l’immeuble.

 

pont d'avroy-fontaine-liege-1930.jpg  Est-ce pour compenser la laideur qu’elles reprochent au Régina que les autorités communale font installer une fontaine lumineuse installée à l'occasion de l'Exposition internationale de 1930 ?

 

pont d'avroy-liege-fin annees 1930.jpg  Le Régina à la fin des années 1930. Ironie du sort : à la veille de la seconde guerre mondiale, le premier étage du Régina est occupé par le Tyrol, une taverne Oberbayern à la mode.

 Pour comprendre le monticule pierreux servant de rond-point, il faut se référer à la photo suivante, qui le présente dans l’autre sens :
horloge fleurie pont d'avroy-liege-fin annees 1930.jpg  La fontaine des années 1920 a été remplacée par une horloge dont le cadran est constitué d’un parterre fleuri, aux motifs qui changent régulièrement, au gré des saisons et des floraisons.

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Le carrefour du Pont d'Avroy en 1939.

pont d'avoy-liege-bunker.jpg  Lors de l’occupation allemande en 1940, l’horloge est remplacée par un bunker, qui sera détruit à la Libération comme son semblable établi place du Théâtre, à l’autre bout du boulevard de la Sauvenière.

 

pont d'avroy-liege-1951.jpg  Le Régina de 1905 vit ici ses dernière années. Il sera démoli en 1956 pour céder la place à un building à la mode du temps. La photo suivante permet la comparaison avec 1962 :
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buildings regina et hazinelle-liege-1960.jpg  Cette photo date de 1960. L’Exposition universelle de Bruxelles, deux ans plus tôt, a déclenché une période d’innovations technologiques et de modernisation à outrance. Le nouvel immeuble Régina est l’œuvre de l’architecte Jean Poskin, qui collaborera, dix ans plus tard, à la conception de la tour Kennedy. À sa droite, se dresse l’une des façades du complexe scolaire que l’échevinat de l’instruction fait construire rue Hazinelle. L’institut Hazinelle est dû à Jean Moutschen, architecte municipal qui a également conçu, entre autres, le lycée Léonie de Waha.

regina et hazinelle-liege-1962.jpg  1962. Le Régina new look a été inauguré l’année précédente ; l'école Hazinelle, toujours en chantier, ne le sera qu’en 1964.

hotel boulevards liege-pont d'avroy-1962.jpgLe Grand Hôtel des Boulevards et la rue Pont d'Avroy en 1962.

pont d'avroy-liege-annees 60.jpg  Le Pont d’Avroy dans les années 1960, témoin de la cohabitation forcée entre le patrimoine du XIXe siècle et le modernisme de la seconde moitié du XXe.

incendie hotel boulevards liege 21 aout 1974.jpgL'incendie du Grand Hôtel des Boulevards le 21 août 1974.

pont d'avroy-liege-1974.jpg  Cette dia a été prise le surlendemain du sinistre. Les fenêtres aux vitrages explosés témoignent du ravage intérieur.

pont d'avroy-liege-1977.jpg  Un nouvel immeuble est en cours de construction, dès 1977, pour remplacer le Grand Hôtel des Boulevards. Essentiellement résidentiel, il conserve un rez-de-chaussée voué à l’Horéca. Le Régina a désormais son pendant moderne, mais beaucoup moins élevé.

pont d'avroy-liege-1978.jpgLa rue Pont d'Avroy en 1978.

pont d'avroy-liege-2007.jpgFin 2007, le Pont d'Avroy est agrémenté d'artistiques parasols colorés.

 

Cliquez ICI pour découvrir des vues du Pont d'Avroy (août 2008) prises notamment depuis les buildings Régina et Hazinelle.

 

 

Pour davantage de renseignements concernant
les anciens bras de la Meuse devenus boulevards :

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