23/09/2015

La rue Pont d'Île

  La rue Pont d'ïle est un piétonnier* très commerçant qui relie la place de la République française au Vinâve d'Île et au Carré.
* Piétonnier depuis 1972.

rue du pont d'ile liege 2013.jpgrue du pont d'ile liege 2006.jpg


  Quelle est l'origine de ce nom ?

 
Il faut se rappeler qu'un bras de la Meuse, dit de la Sauvenière, décrit autrefois une large boucle et délimite le quartier de l'Isle (l'Île). Le pont qui permet alors d'accéder à cette île depuis le cœur historique de la cité s'appelle tout logiquement le pont d'Île (la flèche sur la gravure ci-dessous), dénomination qu'a conservée la rue qui se trouve aujourd'hui à cet emplacement :
vue liege aveline.jpg          Eau-forte d'Alexandre Aveline, 1689 ▲                                   Plan de Christophe Maire, 1720 ▼
plan liege 1720.jpg  On s'aperçoit, grâce au plan ci-dessus, que peu avant le pont d'île, le bras de la Sauvenière se ramifie pour donner naissance à plusieurs cours d'eau plus étroits.

  L'existence d'un pont à cet endroit, dont on ignore la date d'édification, est avérée dans la première moitié du XIe siècle.

pont d'ile dessin XVIIe.jpg  Ce dessin du XVIIe siècle (qui figure parmi les vues anciennes de Liège recueillies par Léon Béthune) présente un pont en pierres, composé de onze arches, dont plus de la moitié supportent des maisons à l'instar du Ponte Vecchio de Florence. L'ouvrage commence à la hauteur de la rue de Wache et s'étend sur une grande partie de la rue Pont d'ïle actuelle. Le symbole des deux roues, vers le haut de l'image, supposent la présence de moulins actionnés par les biefs de la Meuse. La pointe de terre, juste à côté, forme l'angle des actuelles rues de la Régence et de l'Université.

  Parmi les occupants des maisons bâties sur le pont, au fil du temps, il faut signaler des notables, des orfèvres, des horlogers, des imprimeurs (Desoer), des graveurs, des boulangers, des barbiers, des débitants de boissons, des brasseurs, des chausseurs, des artistes peintres, des luthiers, des négociants en vins et alcool, des maroquiniers, des marchands de faïences, des marchands de tissus…

  Des enseignes servaient autrefois à différencier les habitations d'artisans, de négociants et même de bourgeois. En voici un exemple toujours existant au 41 de la rue Pont d'Île :
enseigne cygne pont d'ile liege 1690.jpg

 

milheuser 1649.jpg  Ce détail de la gravure de Milheuser nous montre bien la configuration des lieux au milieu du XVIIe siècle, avec les îlots auxquels les cours d'eau ont donné naissance (îlots aménagés en jardins de demeures privilégiées). Autour du pont d'Île, on peut identifier la collégiale Saint-Paul (1), le Vinâve d'Île (2), le couvent des Dominicains (3), la place aux Chevaux devenue la place de République française (4), la place Verte occupée de nos jours par l'îlot Saint-Michel (5), la cathédrale Saint-Lambert détruite à la fin du XVIIIe siècle (6), la collégiale Saint-Denis (7), les biefs de la Meuse devenus les rues de la Régence et de l'Université (8), le couvent des Jésuites anciens à l'emplacement de l'actuelle université (9).

  C'est probablement la vue de Milheuser qui a servi de modèle à ce dessin qui illustre les notes archéologiques et architectoniques de Camille Bourgault (à découvrir en cliquant ICI) :
rue pont d'ile et couvent des dominicains liege 1650.jpg  Sur le dessin ci-dessus, représentant la situation vers 1650, l'église du couvent dominicain est toujours celle issue du XIIIe siècle. Elle sera remplacée au début du XVIIIe par un édifice au dôme imposant, tel qu'on le voit sur l'illustration qui suit :
pont d'ile liege 1816.jpg  Ce dessin de C. Abingdon, réalisé en 1816, représente le bras mosan de la Sauvenière en amont du pont d'Île. À l'arrière-plan, la collégiale Saint-Denis. À droite, le dôme de l'église des dominicains (fermé dès 1796 au début de la période française, le couvent sera finalement détruit en 1817).

place republique française liege 1970.jpgLe même endroit en 1970 ▲ et 2003 ▼Place republique française liege 2003.jpg

 

plan quartier opera liege 1780.jpg  Sur ce plan de la fin du XVIIIe siècle (juste avant les événements révolutionnaires), le cercle rouge représente le dôme du couvent des Dominicains, et la croix situe l'emplacement où sera construit le grand théâtre de Liège de 1818 à 1820. Remarquez que l'appellation « pont d'Île » (le trait rouge) ne concerne plus que les trois arches sous lesquelles passe le cours plus large de la Meuse, car le reste, avec les habitations de chaque côté, s'appelle déjà « rue du Pont d'Île ».

  Devenus de véritables égouts à ciel ouvert, les biefs de la Meuse finissent par être comblés ou voûtés au début du XIXe siècle.

pont d'ile liege XVIIIe.jpg  Dessin d'Alfred Ista d'après Charles Remont : les trois arches du pont d'Île au XVIIIe siècle (lesquelles disparaîtront en 1826).

pont d'ile liege XIXe.jpg
Le même endroit au milieu du XIXe siècle ▲ et en 1975 ▼pont d'ile-liege-1975.jpg



rue pont d'ile liege debut XXe.jpg  La rue Pont d'Île au tout début du XXe siècle. Elle a hérité de l'étroitesse du pont bâti, et certaines caves conservent toujours des vestiges des anciennes arches.

rue pont d'ile liege debut XXe (2).jpg  Le bâtiment mis en évidence sur cette photo est l'ancienne brasserie des frères dominicains, cédée depuis le milieu du XVIIIe siècle à la famille Dejardin. Il est démoli en 1912 pour faire place au Kursaal, une salle de music-hall qui devient cinéma. L'établissement prend le nom de Caméo en 1927 puis de Normandie en 1939.

programme cinema normandit liege 1948-49.jpgLe programme du cinéma Normandie en 1948-49.

cinema normandie pont d'ile liege 1965.jpgLe cinéma Normandie en 1965 ▲ et peu avant sa fermeture en 1976 ▼cinema normandie pont d'ile liege annees 1970.jpg

  Revenons-en à l'ancienne brasserie des frères dominicains, que revoici au début du XXe siècle, quand elle est la propriété de la famille Dejardin :
brasserie dejardin liege.jpg

fontaine du perron pont d'ile liege.jpg  À côté de la brasserie, il existait autrefois, « dans une partie en retrait vierge de bâtiment » (dixit Théodore Gobert), une fontaine alimentée par l'araine Roland. Érigée en 1718, cette fontaine au perron est transférée en 1870 dans la seconde cour du palais des princes-évêques. Elle se trouve actuellement au Grand Curtius.

 

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07/01/2014

Sur les traces de la collégiale Saint-Pierre

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  La photo ci-dessus (d'André Drèze, « 100 vues aériennes d'une ville millénaire », 1980) nous montre la place Saint-Lambert et ses alentours en 1979, après les démolitions qui ont marqué la décennie. Intéressons-nous à la rue Saint-Pierre (la flèche), qui tire son nom d'une ancienne église collégiale située autrefois à l'emplacement de la croix.

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Voici la jonction, avant les destructions, de la rue Saint-Pierre et de la rue de Bruxelles (à droite, il s'agit de la gare du Palais, bâtiment néogothique aujourd'hui disparu).

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Le même endroit en 1954. La rue Saint-Pierre, pour descendre vers la rue de Bruxelles, contourne l'agréable square Notger (dont nous parlerons dans une autre note). Avant le réaménagement du site au milieu du XIXe siècle (nouvelle aile occidentale du palais), la butte Saint-Pierre couvrait cet espace, dominée par l'imposante collégiale éponyme.

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Le cœur historique de Liège en 1649 (gravure de Julius MILHEUSER). La flèche désigne la collégiale Saint-Pierre, toute proche du palais des princes-évêques. Le dessin ne rend malheureusement pas compte de la dénivellation de terrain. À l'emplacement de l'actuelle place Saint-Lambert, trône la cathédrale Notre-Dame et Saint-Lambert, qui sera détruite dès 1794 à la suite des événements révolutionnaires de l'époque.

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Dessin du peintre liégeois Englebert FISEN (1655-1733) : la collégiale Saint-Pierre à gauche de la cathédrale Saint-Lambert.

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuserLa collégiale Saint-Pïerre en 1737, gravure due à Remacle Le Loup.

  L'église que l'on voit sur ces documents des XVIIe et XVIIIe siècles n'est plus, bien sûr, le temple originel dont la fondation remonte au début du VIIIe siècle, quand Liège n’est qu’une humble bourgade mérovingienne.

  C'est à l’évêque Hubert, du diocèse de Tongres-Maastricht, qu'on attribue la construction, vers 712, au début de la colline boisée surplombant l’actuelle place Saint-Lambert, d’une église dédiée à saint Pierre, le principal apôtre du Christ. L’édifice et ses dépendances constituent un monastère bénédictin dont les moines proviennent de l’abbaye de Stavelot.

  À sa mort en 727, le prélat est inhumé dans l’église qu’il a fondée. Un siècle plus tard, sa dépouille est transférée dans le village ardennais d’Andage, qui prend le nom de Saint-Hubert. Le tableau qui suit, dû en 1437 au peintre primitif flamand Rogier Van der Weyden, représente l'exhumation du corps avant son déplacement.

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  Ravagée par les Normands en 881, l’église instaurée par saint Hubert est rebâtie en 922 par l’évêque Richaire, qui l'élève au rang de collégiale avec un chapitre de trente chanoines séculiers. Elle sera ensuite modifiée à diverses reprises, comme en 1185, après avoir subi des dommages à la suite de l’incendie de la cathédrale Saint-Lambert voisine.


La fin de la collégiale Saint-Pierre

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Imaginons les lieux au début du XIXe siècle, en nous aidant de ce plan de 1810, quand Liège est le chef-lieu du département de l’Ourthe de l’empire français. À cette date, la colline où se situe la rue Saint-Pierre (1) se termine de façon quasi abrupte à quelques mètres à peine de l’aile occidentale du palais des princes-évêques déchus (2), aile qui ne présente absolument pas le même aspect qu’actuellement (nous en parlerons dans une autre note), et à laquelle est annexée une caserne de hussards (3). La collégiale Saint-Pierre (4) domine la butte, mais elle a subi les outrages réservés aux édifices religieux déclarés biens nationaux, tout comme l’église paroissiale Saint-Clément et Saint-Trond (5), désaffectée elle aussi.

  La rue Saint-Pierre se prolonge par la ruelle Saint-Clément (6), qui contourne la collégiale pour descendre vers la rue Derrière le Palais (7). Du promontoire, il faut emprunter les escaliers de la rue des Dégrés de Saint-Pierre (8) pour accéder en contre-bas à la rue des Mauvais-Chevaux (9) et aux ruines de la cathédrale Notre-Dame et Saint-Lambert (10).

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser   Les ruines de la cathédrale Notre-Dame et Saint-Lambert au début du XIXe siècle. Dans le fond, on reconnaît le campanile du palais et à sa gauche le clocher de l’ancienne collégiale Saint-Pierre.

  Après le Concordat de 1801, qui réorganise les relations entre la religion et l’État, la collégiale Saint-Pierre ne figure pas au nombre des églises rendues au culte. Dépouillée de son mobilier et de ses ornements, dénudée de ses métaux, marbres et boiseries, que les acquéreurs ont arrachés sans ménagement, utilisée par la mairie comme entrepôt, elle présente un tel état de délabrement, fin 1810, qu’il est arrêté de la vendre à des fins de démolition. L’adjudication du chantier a lieu en mai 1811.

  Parallèlement, il est décidé de prolonger la rue Saint-Pierre à travers l’emplacement de l’église, pour la faire communiquer en pente douce avec la rue Derrière le Palais. Tous ces travaux vont durer bien plus longtemps que prévu et se poursuivre sous le régime hollandais.

liege,histoires de liège,histoire de liège,église saint-pierre,collégiale saint-pierre,rue saint-pierre,square notger,saint hubert,évêque hubert,remacle le loup,julius milheuser  Ce plan date de 1827, à l'époque du régime hollandais (1815-1830). La rue Saint-Pierre a été prolongée par un virage en pente (1) pour rejoindre la rue Derrière le Palais (2). La collégiale proprement dite est détruite, mais les cloîtres et dépendances subsisteront jusqu'en 1860. Une partie de ces bâtiments, depuis 1826, sert de manège et d'école d'équitation (3).



Le palais provincial vu de la butte Saint-Pierre, en 1982 et 2012

 

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